DBAF-Lamantin

Faîtes-nous partager votre fibre littéraire en écrivant votre propre histoire mettant en scène les personnages de Dragon Ball et, pourquoi pas, de nouveaux ! Seules les fanfictions textes figurent ici.

Re: DBAF-Lamantin

Messagepar Antarka le Lun Fév 27, 2017 14:45

Chapitre énorme comme d'hab.

Par contre je me sens toujours obligé de revenir sur certains passages (et parfois, si j'avais pas la flemme, j'ouvrirais aussi les autres chapitres dans d'autres onglets parce que suis perdu parfois). Tient la par exemple , les zodians, tu les avais déja cité ? On a des exemples de survivants de cette race ? Le coup des cheveux en serpents (style Meduse) ouais ça me parle dans ta fiction mais impossible de me rappeler de qui il s'agit et si c'était y'a 2 ou 15 chapitres. Plus ça va plus je me dis que ta fiction mérite une ptite encyclopédie à coté (tu as déja fait pas mal de fiches personnages, je commence à me dire qu'une chronologie des evenements de ton univers, et des "fiches de races" seraient pas de trop).

Ou alors des questions qui me viennent d'autres chaps. Psychee affirme que Khaine a banni l'ancien monde et l'a lié à Abel. Ah bon ? Et Abel l'ignore ? Et c'est si récent que ça le banissement vital ? Il avait pas été fait par Primus à cause du Dragon ? Ah merde je confond avec la singularité... mais attend... attend... attend... non je sais pu en fait.

Tes "ellipses ou on sait vraiment pas ce qui se passe et pourtant il s'est passé plein de trucs", ça me fait aussi grimacer. J'avais déja parlé de mon regret de pas en avoir plus vu sur la défaite de Kaioshin lors de l'arrivée de Baphasi dans l'arène. La j'ai clairement pas compris ce qu'il est arrivé à Taris et Cold dans ton flashback (Taris était anéanti ou quasi. Cold se ramène, commence à se faire retamer. Ellipse de 2 minutes, Cold est à terre, ereinté, mais a priori sauvé par Taris ? Comment ? Que se pasado ?) Et pourquoi ce croiseur interesse autant Taris ? Juste parce que c'est une arme de destruction massive ? Genre pire que les armes vivantes de cet univers ?


Bon, d'hab je critique pas forcement beaucoup parce que comme je l'ai déja dit, tes chaps se suffisent pas vraiment à eux-même et s'inscrivent vraiment dans un tout plus grand. Et j'hésite souvent à critiquer parce que j'ai aucune idée de si tu as pas prévu de me retourner le crâne avec une revelation encore mieux au chap suivant. M'enfin la, j'ai dit ce qui m'avait un peu agacé. Pas grand chose en fait.

Ah si, au niveau de ta qualité d'écriture. Toujours nickel dans la forme, mais dans le fond... je sais pas, c'est dur à définir, quelque chose me plait un peu moins qu'avant. Ptetre que tu as juste un peu defini ton style en fait, la ou tu me semblais davantage dans la recherche et l'expérimentation avant. Après, tu restes à mes yeux le meilleur écrivain du forum (cette déclaration contient une forte dose de subjectivité).


Sinon j'ai bcp aimé le flashback sur la coopération Immortel/Abel (et la première apparition de Khaine je suppose). Trop d'informations que j'ai toujours pas (de quoi il parle l'immortel quand il dit que cette guerre empeche le Makai d'envahir l'arène ?). J'adorerais en savoir davantage sur Calyψo aussi (ca se prononce comment ? "Kalipsio ?")
Dernière édition par Antarka le Mar Fév 28, 2017 17:12, édité 1 fois.
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar omurah le Mar Fév 28, 2017 16:23

Alors, j'ai rien compris à la première lecture. A la seconde, à peu près tout. Et c'est toujours aussi bandant. Bon tout comme Antarka, il y'a encore des zones d'ombres (sur l'histoire du bannissement vital me concernant), mais ça va, on survit :mrgreen:. Je comprends pourquoi tu dis que tout se recoupe, effectivement, le tableau prend beaucoup de sens à mes yeux avec ce chapitre, la bataille qui s'annonce, l'empire qui sert d'intermédiaire, le revers de l'ancien monde, c'est limpide pour le coup. Je suis pas tellement pressé d'en venir au big fight en lui-même, enfin si, beaucoup, mais franchement ce que tu fais en amont suffit déjà à susciter de l'intérêt, c'est très bien exécuté, plein d'excellentes idées de mise en scène.

La référence à OPM c'était sweet. Je m'en suis toujours pas remis là.
Et le coup de l'étoile dans le réacteur aussi, c'était ohmygodesque, comme tant d'autres choses dans le chap.

Sinon je suis très curieux de voir comment tu vas gérer le bordel d'un fight aussi tentaculaire
Je t'apprends rien en disant que ça a l'air coton ; mais le jeu en vaudra sûrement la chandelle !
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar Lamantin_Furtif le Mar Fév 28, 2017 23:44

Merci pour ces retours !
Une fois n'est pas coutume, je fais une réaction rapide.
Déjà, d"ésolé pour le côté confus de certains événements. Je vais essayer d'éclaircir tout ça dans le prochain chapitre, et j'ai rajouté une petite phrase pour éclaircir l'interrogation sur ce qui se déroule danss le tout dernier paragraphe.

Antarka a écrit:ient la par exemple , les zodians, tu les avais déja cité ? On a des exemples de survivants de cette race ? Le coup des cheveux en serpents (style Meduse) ouais ça me parle dans ta fiction mais impossible de me rappeler de qui il s'agit et si c'était y'a 2 ou 15 chapitres.


Les Zodians datent de la fic "une couronne à terre" (La pirate Hariel Peixès était la dernière représentante de leur noblesse). Ils formainent une faction puissante jusqu'à ce que Cold décide de les exterminer. Il y a eu d'autres allusions à eux ça et là depuis.

Antarka a écrit:Ou alors des questions qui me viennent d'autres chaps. Psychee affirme que Khaine a banni l'ancien monde et l'a lié à Abel. Ah bon ? Et Abel l'ignore ? Et c'est si récent que ça le banissement vital ? Il avait pas été fait par Primus à cause du Dragon ? Ah merde je confond avec la singularité... mais attend... attend... attend... non je sais pu en fait.

Ah Ok... Euh, c'est la combinaison du rythme let et de 'intrigue tentaculaire qui rend le tout très foireux à suivre. Je vais éclaircir ça, promis. :|
Pour la citation de psychée :
Lamantin_Furtif a écrit: - L'ancien monde. Ça vient forcément de l'ancien monde.

- Il est banni, je te rappelle. Khaine l'a lié à Azazaël avant de mourir.

Et le banissement vital, c'est juste un sort. Il peut être utilisé n'importe quand par n'importe qui. (enfin, par n'importe qui du nec plus ultra des sorciers quoi). Il a bien été réutilisé sur l'ancien monde.
Antarka a écrit:Ah si, au niveau de ta qualité d'écriture. Toujours nickel dans la forme, mais dans le fond... je sais pas, c'est dur à définir, quelque chose me plait un peu moins qu'avant. Ptetre que tu as juste un peu defini ton style en fait, la ou tu me semblais davantage dans la recherche et l'expérimentation avant. Après, tu restes à mes yeux le meilleur écrivain du forum (cette déclaration contient une forte dose de subjectivité).

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merci
Oui, sinon c'est assez normal. Ce chapitre se prêtaitmoin à des exercices de stile intéressants. Sauf sur la partie dans le vaisseau, mais elle était un peu confuse... Bah, je garde en note et j'essaierai d'ête un peu plus fantaisiste sur la suite.

Antarka a écrit:Et pourquoi ce croiseur interesse autant Taris ? Juste parce que c'est une arme de destruction massive ? Genre pire que les armes vivantes de cet univers ?

Patience, patience...

Sinon, merci dans l'ensemble, c'est toujours agréable de te voir si enthousisaste.

Merci globalement à Omurah aussi. ça fait chaud au coeur :3
omurah a écrit:La référence à OPM c'était sweet. Je m'en suis toujours pas remis là.

Haha, je m'était fait la réflexion tout seul, et je me suis dit que ce serait une parenthèse drôle à ajouter
omurah a écrit:Et le coup de l'étoile dans le réacteur aussi, c'était ohmygodesque, comme tant d'autres choses dans le chap.

Toujours plus !

omurah a écrit:Sinon je suis très curieux de voir comment tu vas gérer le bordel d'un fight aussi tentaculaire
Je t'apprends rien en disant que ça a l'air coton ; mais le jeu en vaudra sûrement la chandelle !

En vrai, je flippe un peu là. J'ai le plan en tête, mais ça risque d'être difficile de tout garder en place. :lol:
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar Masenko le Mer Mars 08, 2017 14:39

Hello Lamantin !


Voici venu le temps de mon commentaire !

J'ai mis du temps avant de venir car j'ai du mal à structurer mes idées. J'avais la sensation de ne pas être dans le même "move" que la plupart de tes lecteurs donc je voulais prendre mon temps pour structurer mes idées afin d'être certaine de mon ressenti et te donner un avis constructifs.

Puis il y a eu le dernier avis d'Antarka qui m’a motivée ! Avec lequel je suis assez d'accord dans l'ensemble...

Je m’excuse d’avance pour le côté long et parfois répétitif que pourrait avoir ce com, j’ai eu un mal fou à me comprendre moi-même donc je risque de répéter plusieurs fois la même chose pour être sûr d’être comprise (et encore, il y a beaucoup de chance pour que je sois pas parvenue à m’exprimer correctement… Désolée…) Voici donc :

J'ai un problème avec ton histoire même si j'y suis super attachée. Je n'imagine pas une seconde m'en désintéresser. Tu écris bien, c'est indéniable; tes personnages sont pour la plupart prenants et originaux, l'histoire se construit et semble maîtrisée... Mais j'ai un problème parce que je n'arrive pas à sentir où tu vas arriver ni exactement quand, ni même avec qui... Certains sous-entendent que tout ceci n'est qu'un "prologue" ? Dans ce cas, il y a peut-être quelque chose à revoir dans ta "mise en page" parce que je ne pense pas que ce soit un souci de fonds. Tu sais exactement où tu vas mais il me semble que ce que tu as en tête tellement dense qu’il en est difficile à présenter.

Dans ton histoire il y a TOUT qui arrive à des rythmes différents et des intensités variables... à chaque chapitre j'ai l'impression de rencontrer un nouvel acteur qui aura de l'importance, à qui il arrive des choses importantes également. Au même moment, on perd de vue certains autres personnages (normal, ils n'évoluent pas au même endroit ni pour les mêmes raisons...) du coup quand ils réapparaissent dans un nouveau chapitre, on ne sait plus exactement de qui on parle et pourquoi ils agissent de telle ou telle manière... Donc pour bien faire il faudrait retourner en arrière pour comprendre mais le souci c'est que je n'ai pas l'impression que tes chapitres suivent une logique particulière à ce niveau-là (du genre "le chap 9 ça fait avancer le parcours de Baphasi donc si je retourne à celui-là j'aurai mes infos") alors il est compliqué pour moi de retrouver de quoi on parle donc j'ai la sensation de perdre des morceaux et ça me frustre...

... Les ellipses dont parle Antarka m'ont interloqué aussi. Mais je me suis dit que c'était moi qui avait oublié un passage ... Mais peut-être que non finalement ! :p donc là je pointe un souci d'équilibre entre ce qui est à développer et ce qui ne l'est pas. Si on te fait 100% confiance on doit estimer que tout ce que tu développes est d'une importance majeure vu que tu en passes d'autres "à la trappe". (genre l'échec des Kaioshins) ce qui renforce mon impression de devoir être attentive à tout afin de bien tout comprendre et d'où ma frustration de ne pouvoir facilement "retourner en arrière"

Du coup, je suis perdue comme tu le vois. J'aurais pu m'arrêter là mais je me suis mis à ta place recevant un commentaire pareil je me serais dit "ouais ben ça me fait une belle jambe, tiens... Une proposition pour que ça passe mieux ?"

Ben oui, maintenant j'en ai une !

Si cet effet "éparpillé et flou" est voulu, assumé et tout et tout, toutes mes excuses... Alors c'est que vraiment ton histoire "ne me convient pas" ce qui me rendrait fort triste parce que j'ai vraiment envie de savoir comment tout ces personnages vont évoluer ! Surtout ceux dont je me "souviens" complètement grâce aux descriptions de personnages :)

J'ai adoré tes one-shots et je crois que c'est est un élément de ton "souci" j'ai la sensation que tu traites un peu trop tes chapitre de l’histoire suivie comme on doit traiter les "one-shot". Pour un OS, l'aspect "flou" n'est pas gênant, voir appréciable, le lecteur peut combler "les trous" à sa guise vu que l'auteur est sensé présenter suffisamment de choses pour que notre imaginaire corresponde au sien.

Ensuite, cet aspect "flou" pourrait s'accepter si ton histoire était complète et dans un format suivi et relié. On aurait ainsi plus facile de retourner "fouiller" en arrière. Ici c'est plus difficile...

Je me demandais donc si ton travail ne gagnerait pas à être "découpé" autrement. Je me rends compte que mes épisodes préférés sont ceux où il se passe des actions complètes qui se suffisent à elle-même. Du genre le chapitre 7. Celui-là est bien identifiable. Si on a un problème de compréhension sur ce qu'est exactement un moine ou un rappel de qui est Derek, on peut se référer direct à ce chap. Clair, net.
On remarque que c’est à peu près ce qui se passe dans chaque chap, mais bien souvent on a que des « parties » d’histoire. On ne sait jamais dire vraiment quand viendra la suite en plus donc on a bien le temps d’oublier. Quand il n’y avait que quelques chapitres, on pouvait facilement se dire « on en apprendra plus tard » mais maintenant qu’il y en a 16, on commence à douter de ce qui a été dit, sera bientôt dit ou est simplement suggéré… Tes chapitres gagneraient déjà en clarté si ils avaient des titres en rapport avec l’action principale qui y est menée. Ça ferait un peu Game of Thrones mais finalement, c’est ce p’tit truc qui fait aussi qu’on arrive à s’immerger dans l’univers dense de GoT, je pense : chaque chapitre aborde principalement un des personnages cité en titre.

Même dans tes descriptions de persos, tu n’es pas régulier. J’ai cherché je ne sais plus quel personnage qui apparait régulièrement mais tu n’en as encore rien « résumé ». Sans doute pour garder le suspense mais alors il faut trouver un juste milieu entre ce qu’on a besoin d’en savoir pour suivre et ce qui doit être appris dans l’histoire.

Selon moi tu devrais aussi « rassembler » les événements de manière rapprochée dans les chapitres. Par ex : événements du Makai de tel chap à tel chap, événements sur Terre : tel chap à tel chap. Etc.

Solution intéressante seulement si ce que tu développes en ce moment n’est qu’un « prologue » aux événements futurs. Sinon ça perdrait un côté rythmé et enlèverait de la tension à l’histoire.

Enfin bref, tout ça pour dire que ton histoire est géniale mais elle n’est pas « mise en place » comme elle le mériterait, selon moi. Tu as entamé une histoire colossale qui mériterait vraiment un regard global et une adaptation du contexte avec titres, description des mondes, restructuration des chapitres (peut-être ?), etc.


Je terminerai pour te dire de ne surtout pas te décourager ! J’enragerai de ne pas avoir la fin de cette grande épopée et que j’ai vraiment envie d’en connaitre les tenants et aboutissants.

Je souligne également ton « niveau » d’écriture vraiment au top. Ton défaut serait que tu pars parfois un peu trop dans de longues figures de style mais bon, ça c’est tout personnel comme appréciation ! à part ça, je suis jalouuuuuuuuuse de ton si joli style !

À bientôt !
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar Lamantin_Furtif le Ven Avr 21, 2017 12:33

REUH.

Merci à tous pour vos encouragements, je le dis souvent,mais c'est une bonne motivation pour écrire, cependant, je vais encore plus vous remercier pour vos critiques, parce qu'elles mettent le doigt sur ce qui ne parchait pas avec cette fic : la trop grande dispersion de l'action.

Au début de la fic, cet éclatement de l'action donnait une saveur particulière et assez prenante. Plusieurs commentaires ont signalé leur affection pour ce style, et Niic m'avait fait remarquer que le chapitre 2 manquait u peu de cet éclatement qusi plaisait tant. Cependant, maintenant que la fic s'est étalée, cet effet est devenu néfaste : il rend difficile de situer l'action et les différentes scènes, et aggrave considérablement la perte de repères due à mon temps d'écriture très long. J'ai donc décidé de changer mon approche et de me baser sur des chapitres plus longs et continus, à la manière du 7, qui est de l'avis général, le meilleur de la fic.

Tout ça pour dire que j'écris toujours, mais que ce sont ces remaniements qui me prennent encore plus de temps qu'à l'accoutumée. Donc, un gros chapite arrive, un peu dans le même goût que le sept, et c'est ce qui me prend tout ce temps.

Et histoire de ne pas rien poster, je vous laisse avec l'intro.
(sinin, comme Niic est très occupé ces derniers temps, je suis preneur si l'un d'entre vous veut bien faire relecteur. C'est juste pour éviter les fautes ou les tournures de phrases un peu bizarres comme j'en sors souvent, rien de plus. Voilà , vous pouvez me MP si quelqu'un est intéressé.)

Chapitre 17 - genèse


Il y a bien longtemps (mais pas tant que ça)...
Il y a très, très longtemps...


Le temps était cotonneux.
Il était toujours cotonneux. Ils n'avaient jamais vu le temps autrement. Les yeux des deux gréens n'y voyaient pas à plus de cent mètres, et les entrelacs de de pitons rocheux semblaient occuper le monde tout entier. Ce n'était pas le cas, bien entendu. Au-delà de leur vue à tous les deux, bien en contrebas, les pitons s'unissaient une masse de roche poreuse mais résistante, où de nombreux bassins récoltaient la brume condensée qui gouttait des altitudes supérieures. Encore plus bas, se trouvait la mer sombre sur laquelle le monde flottait. Mais il le fallait pas y aller : les horreurs noires attrapaient les nageurs imprudents. Et puis, il n'y avait pas de seiches dans ces eaux-là. Rien à aller pêcher.
Parfois, des gens disparaissaient quand ils nageaient dans les lacs. C'était dangereux mais il fallait trouver à manger. À ne se nourrir que de crocine, on finissait par tomber malade.

Il n'y avait pas de lac en vue, là où se trouvaient les deux grimpeurs. Mais les crocines prospéraient sur la pierre ponce, et leurs grosses pousses offraient une multitude de prises faciles. C'était une aubaine : à cette hauteur, qu'ils s'empalent sur un piton ou s'écrasent sur un rocher, la chute aurait toutes les chances d'être fatale. Il aurait été plus sûr de rester en bas, à sculpter le monde autours d'eux, comme leurs ancêtres le faisaient compulsivement depuis une éternité. Il aurait été plus sensé de peaufiner soi-même la sculpture d'un fils ou deux, afin que leur tâche ne s'arrête pas. Après tout, ils avaient tous deux été sculptés par le même gréen, qui avait lui même été sculpté par un gréen avant lui...
Mais les grimpeurs étaient curieux. Ils voulaient savoir ce qui se passait en hauteur, dans les nuages. Là où les hybrelles volaient en essaims silencieux.

Le premier gréen saisit un plan de crocine, et se hissa du mieux qu'il put sur un des pitons. Ils étaient de plus en plus fins, et il commençait à se demander s'ils supporteraient son poids jusqu'au bout. Il tendit la main en contrebas, et son petit frère la saisit rapidement, hissant son grand corps rugueux à ses côtés.

Une nuée d'hybrelles passa sur eux à ce moment précis. Leurs petites ailes transparentes battant à toute vitesse, elles manœuvrèrent entre les deux frères par milliers pendant une petite minute, avant de s'éloigner dans la brume.
Leur passage avait déclenché un torrent de micro-goutelettes d'eau. Certains anciens pensaient qu'elles étaient responsables du ruissellement perpétuel qui abritait les lacs en contrebas. Si c''était, alors ils leur devaient beaucoup sans le savoir.

Les gréens se reposèrent côte à côte pendant encore quelques minutes, contemplant le point où les créatures avaient disparu. Partout autours d'eux, ils devinaient toujours plus d'aiguilles de roche et d'entrelacs de crocine. Tout le spectacle se dessinait en nuances de blanc, mais aucun d'entre eux ne le remarqua. Les couleurs n'existaient pas encore, et n'apparaîtraient que bien des éons après que cette histoire ne soit terminée. Ils restèrent encore un temps, puis, sans se concerter, reprirent leur ascension.
Rocher après rocher, crocine après crocine, ils grimpaient, ne s'arrêtant que pour se reposer ou se réhydrater auprès des flaques qui s'accumulaient en quelques endroits. Le monde se faisait de plus en plus lumineux autours d'eux, et ils devaient plisser les yeux pour distinguer les alentours.

Le temps se distordait, alors qu'ils avançaient toujours plus haut, plus loin. Les pitons se faisaient aiguilles, et les crocines étaient de plus en plus dures, et adoptaient des formes cruelles sur lesquelles ils se blessaient souvent. Et plus l'ascension se faisait périlleuse, plus ils grimpaient vite. Ils voyaient juste assez loin pour saisir la prise suivante, et c'était tout ce qui comptait. Quelque part en eux, les deux frères saisissaient la propension funeste de leur voyage, mais aucun d'entre eux n'était prêt à l'abandonner

Encore une prise, encore cent. Ils s'arrêtaient de moins en moins souvent, et ne s'abreuvaient presque plus. Ils avaient épuisé leurs maigres provisions depuis longtemps. Ils ne distinguaient plus rien dans toute cette lumière, et devaient s'orienter au toucher. Leurs mains étaient de grandes plaies à vif, mais les gréens ne ressentaient presque pas la douleur, et une frénésie ante-mortem les mouvait à présent. Aveugles, ils avalaient les mètres à toute vitesse, sans se soucier de leur chair qui s'effritait un peu plus à chaque prise.

Le piton cassa net. C'était à prévoir. Le précédent était si petit qu'il avait pu en faire le tour avec ses doigts. Le grimpeur balança son bras sur la gauche, et sentit une crocine lui percer la main quand il la referma sur elle. L'écorce cédait déjà. Il banda ses muscles, et se hissa avec une force nouvelle vers la prise suivante, qui céda elle aussi.
La chute des débris brisa le silence environnant. Il n'avait plus rien sur quoi appuyer ses pieds.

Uniquement à la force de leurs bras martyrisés, ils progressaient plus vite qu'ils ne l'avaient cru possible dans cet enfer de roche et de crocine brisées. Chaque prise d'appui dans leur progression endommageait encore un peu plus l'édifice au-dessus, ce qui rendait leur ascension plus urgente. Ils s'élevaient comme deux torpilles aveugles lancées vers un objectif inconnu.
Un fracas de fin du monde s'éleva à leur droite, quand un morceau de roche s'écrasa en-dessous d'eux, fusant vers le bas. Aucun d'entre eux n'avait le moindre espace mental à dédier à leur tribu. Si le monde autours d'eux s'effondrait, ils n'étaient qu’ascension.

La douleur s'estompait. En fait, ils ne sentaient plus leurs bras. Ils donnaient des instructions, et sentaient leur corps bouger, voilà tout. La lumière s'était fait débordante. Malgré leurs paupières closes, ils étaient exactement aussi éblouis que lorsqu'ils avaient été forcés de les fermer en premier lieu, et contre cette douleur là, l'insensibilité des gréens ne les protégeait pas.

Les chocs successifs des débris s'effondrant sur eux s'espacèrent pour disparaître complètement. Cela ne pouvait signifier qu'une seule chose : ils étaient au sommet.

Leur nouvel appui était stable. Leur anesthésie sensorielle les empêchait d'en savoir plus, mais la lumière qui traversait leurs paupières leur hurlait un message qu'ils ne pouvaient guère décrypter que par un seul moyen.

Ils ouvrirent les yeux, et partagèrent une vision comme aucun mortel n'en serait plus jamais témoin.

Il n'existait pas de mot, d'image, de pensée ou d'émotion pour ceci. Cette chose oblitérait la compréhension. Le souffle d'AO fait réalité. C'était un pilier qui existait pour se soutenir lui-même, et se rongeait sans cesse aux extrémités pour stimuler sa croissance perpétuelle. À travers le regard tétanisé des gréens, elle accéda pour la première fois à l'auto-réflectivité, et se baptisa « Volonté d'Existence ».
Les deux frères partageaient un goût pour la découverte, un attrait pour l'au-delà, et un millier d'autres formes d'avidité. On ne pouvait à ce stade plus parler de tentation mais d'impératif.

Ensemble, ils se jetèrent au cœur de la flamme, dévorant, attrapant, saisissant tout ce qu'ils pouvaient saisir, car ils étaient face à l'objet ultime de tout désir. La Volonté d'Existence s'en amusa.

Puis, face à face, ils virent dans leur voisin les restes de la flamme tant désirée, et se jetèrent l'un sur l'autre avec une férocité jamais vue chez aucune créature pensante. La Volonté d'Existence s'en horrifia.

Ils chutèrent comme deux démons, à travers un monde qui tombait vers celui qu'ils avaient quitté. Leur tribu et toutes les autres étaient broyées sous les tonnes de roche en chute libre. Les deux frères échangeaient les coups de poing avec maladresse, car ni eux, ni aucun gréen n'avait jamais souillé son corps et son esprit par un acte si abominable. L'assourdissant hurlement de la flamme consommée qui les alimentait d'une force nouvelle couvrait le son de leurs impacts. Ils avaient dispersé la brume, et le monde autours d'eux était noir néant. Des dents invisibles motivées par une haine sans fond se brisaient inlassablement en arrachant toujours plus de réalité à la Volonté d'Existence.

L'aîné était le plus fort, et à la énième frappe, son ennemi ne lui répondit plus. Les bras ballants, le corps débordant de puissance, le cadet perdit connaissance dans les bras de son frère. Celui-ci saisit alors une branche de crocine pointue, qui chutait avec eux, et la brandit en un ultime sacrilège.

Et il hésita. Quelque part en lui, un résidu de conscience lui rappela l'horreur de l'acte qu'il s'apprêtait à commettre. Il arrêta son bras, détendit son corps, et se figea, alors qu'il sortait de la transe frénétique qui l'avait animé jusque là.
Paralysé, il ne put que regarder son cadet sortir de sa léthargie. Ses yeux à lui était toujours animé des mêmes désirs meurtriers, et il n'eut aucun mal à arracher la première arme que le monde ait connu des mains de son frère.

Et il frappa.

La pointe perça le corps immobile, et la Volonté d'Existence hurla encore, de joie et de tristesse, car elle avait accédé à la dualité. Elle s'arracha spontanément aux corps des deux frères, dans un effort vain pour retrouver son unité.

Le premier homicide fut également un déicide. La flamme pure inextinguible s'était muée en une flamme souillé et avide de conflits, car elle était maintenant plurielle. Les deux feux dansèrent l'un contre l'autre tentant désespérément de s'unir en une forme perdue à jamais. Les énergies en mouvement balayèrent les roches, les eaux noires et tout ce qui vivait, les réarrangeant en une infinité de configurations qui ne sauraient jamais satisfaire la flamme souillée.

Seuls étaient conservés, et seraient conservés à jamais, les deux éléments à l'origine de cette fracture. Le vivant et le mort. Le premier meurtrier et la première arme. Car la flamme souillée gardait un souvenir féroce de leur acte, et ne l’oublierait jamais.

C'était un cataclysme comme l'univers n'en avait jamais connu, mais connaîtrait de nombreuses fois dans le futur, car l'aboutissement de la pluralité est l'annihilation. Cela, la flamme l'avait appris au cours de cet événement qui n'avait pas encore de nom, mais que l'on appellerait bien plus tard « La Singularité ».


******
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar omurah le Lun Mai 22, 2017 21:17

« c'est ainsi ; ce n'est pas ainsi ; ainsi et pas ainsi ; non pas même ainsi ».

Génial le coup du pilier, Platon eut été fier de toi :mrgreen:

Du reste, quand la Cosmogonie sauce Amon-Rê le dispute à la Chute originelle déclinée sauce Lamantin, on obtient un chapitre excellentissime signé de main de maître !
Bref, rien de nouveau sous le soleil, le king (of the north?) a encore frappé :p
Excellent travail sur l'ambiance, btw 'w'

Hâte de lire le prochain chapitre, si long soit-il :D
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar Lamantin_Furtif le Sam Sep 30, 2017 13:08

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Il est de retour !

Bon, merci à ceux qui ont encore le courage de lire, je poste ce chapitre parce qu'il est grand temps de le faire.
Merci de ton soutien, Omurah, j'avais beaucoup travaillé l'ambiance de ce passage, content que ça vous ait plu.
Je vous conseille de relier le chapitre précdent avant d'entreprendre celui-ci, il est assez important.




Chapitre 18 - Khaine




    - Ah, tu y es arrivé, finalement !
Abel était là, juste à côté. Ses grands yeux bleus lui souriaient d'en haut.
Le jeune garçon saisit la main qu'on lui tendait, et se leva péniblement. Il jeta un regard à la ronde. Tout semblait vaporeux... C'était un rêve, il le savait, mais le monde était anormalement clair, précis...

Il reconnut instantanément l'endroit dans lequel ils se trouvaient : il était difficile d'oublier le Relais du Destin quand on l'avait vu une fois.
Cependant, il était anormalement vide. Chaque fois où l'apprenti mage l'avait vu, le bar était rempli à ras bord de clients en tout genre, mais cette fois- ci, ils n'étaient même pas une dizaine.

Était-ce vraiment le relais ? Ou une reconstitution très réaliste ? Plusieurs minutes passées à scruter Dandy, au plafond, ne luis donnèrent pas de réponse.

    « Alors c'est lui ? Il ne paye pas de mine. »
Son étourdissement fut interrompu par les autres occupants. Avant de les remarquer, il sentit Abel reculer de quelques pas. Un furtif coup d’œil vers son camarade lui rendit un visage effrayé, et alors seulement il prit sur lui le courage de scruter les deux interlocuteurs.

Il n'avait jamais vu de femme aussi grande.

Devant lui se tenait un monstre marin fait femme. Ses doigts de pied palmés trop grands portaient de petites griffes, comme pour mieux souligner ce que ces interminables jambes nues pouvaient infliger à quiconque contesterait la ssuprématie de cette créature. Sur ses hanches, qui se balançaient lascivement, elle portait une longue jupe fendue faite d'algues, d'or et de joyaux. Sa poitrine était dissimulée par une étoffe semblable, qui laissait voir son ventre couvert de minuscules écailles presque indiscernables les unes des autres. Ses ongles pointus, ses dents et ses grands yeux roses semblaient dévorer tout ce qui entrait dans sa vue, mais c'était à peine si l'on s'attardait sur ces détails. Sa chevelure accaparait toute l'attention.
C'était un océan levé. Il s'étendait autours d'elle, animé de courants et vagues, qui déployaient sa silhouette à chaque remous. Comme une langue de varech sauvage, elle se mouvait en cadence, venait lécher tout ce qui l'environnait, et se retirait en douceur et revenait l'instant suivant. On devinait cette masse noire et bouclée animée d'une force surhumaine. Parfois, elle engloutissait la silhouette gigantesque de l'impératrice, pour mieux la recracher.

Une chose, cependant, la forçait à s'écarter. La marée de kératine s'échouait à un mètre de cet individu, faisant bien attention à ne pas empiéter sur son espace vital. Si toute une flopée d'adjectifs auraient pu convenir à Calyψo, seul le mot « impérial » venait à l'esprit quand on considérait Caldagla.
Le plus puissant mage à l'heure actuelle s'avançait, nonchalant, avec sur les lèvres un sourire amusé.
Le garçon avait déjà vu des démons du froid. Ils se ressemblaient tous, et celui-ci n'était pas plus grand que la moyenne. Le fait qu'il restât en forme originelle indiquait un combattant, mais ce n'était pas ce qui impressionnait tant chez lui. Il y avait quelque chose de plus organique, de plus primordial. L'univers entier n'était qu'un grand jouet pour lui, et chaque pas, chaque geste, semblait lui donner raison.

Il y avait entre ces deux aberrations comme une alchimie explosive. On les devinait prêts à s'entre-tuer comme seuls deux amis de longue date peuvent l'être. Leur haine mutuelle sautait autant aux yeux que leur complicité. Il eut alors un sérieux doute au sujet de l'affirmation de l'Immortel, qui lui avait dit que la longue guerre n'était qu'un moyen de tenir l'ancien monde à l'écart.
Si tout ceci n'était qu'une pièce de théâtre, alors les comédiens étaient bien trop investis dans leurs rôles. Joueur, l'empereur s'approcha brusquement du nouveau venu.

    - Tu te rends compte, Calyψo, c'est ce gamin qui va nous battre tous les deux !
Les crocs de cette femme devaient mesurer au moins trois centimètres.

    - Alors il y a encore beaucoup de travail, on dirait !

    - C'est pour cela que je suis ici.
Même les deux monarques faisaient preuve de respect pour ce mage-ci. Il était le tout premier, après tout.

    - Abel, tu as bien travaillé. À partir de maintenant, je prend son entraînement en main, en ce qui concerne la magie. L'immortel se chargera du reste.
Le septième mage eut un petit rictus flatté, et s'inclina mécaniquement.

    - Oui monsieur. Merci.
Et il partit presque en courant vers ses camarades moins intimidants. Primus fixa son apprenti de ses douze yeux sans iris.

    - Commençons tout de suite. Tu as beaucoup à apprendre.

*******




Au loin, le dernier croiseur du gouverneur Shiver disparaissait dans la stratosphère. Cinquante ans d'occupation impitoyable par le démon du froid à la botte de l'empereur Caldagla prenaient fin, et la foule n'en finissait pas d'ovations pour le héros qui avait permis cela. Il avait pourtant l'air bien jeune, et sa peau couverte d'ecchymoses n'était pas encore ridée par l'âge. Un petit bouc noir calciné par un kikoha pointait sous son menton, comme pour mieux rappeler à la foule l'extrême jeunesse de leur sauveur. Ils étaient des milliers à être venus l'acclamer dès que la nouvelle du départ de Shiver avait atteint leurs oreilles, et ils seraient sans aucun doute des milliers de plus quand la nouvelle leur serait confirmée.

Quand la rumeur d'un sauveur inconnu qui faisait reculer la tyrannie monde après monde, et remettait le destin des peuples entre leurs propres mains s'était faite entendre, peu avaient osé espérer que son chemin croiserait un jour le leur. Et pourtant. Voici qu'en cinq jours, il avait obtenu le départ immédiat du démon du froid. Celui-là même qui avait vaincu seul l'intégralité des forces armées locales cinquante ans auparavant. Celui-là même qui parlait au nom de Caldagla lui-même ! Quel inconscient était-ce donc là ? Quel fou se risquerait, si jeune, à défier ouvertement un être aussi dangereux ?

Sur l'estrade, juste devant l’hôtel de ville, le jeune homme, désemparé, balaya la foule du regard. Il était comme assailli de regards reconnaissants, d'adoration aveugle dirigée envers sa silhouette. Les fois précédentes, il s'était débrouillé pour disparaître rapidement, mais Shiver s'était avéré beaucoup plus fort que les démons du froid précédents, et il avait essuyé de sérieux dégâts pendant leur duel.
Il en était donc là, pansé du mieux que ce que la médecine locale avait pu lui fournir, offert en pâture à des milliers d'yeux affamés qui n'avaient rien eu à vénérer depuis bien trop longtemps. Dans l'instant présent, chacun lui souriait, et la foule aurait obéi n'importe lequel de ses désirs.

Et maintenant, ils voulaient un nom. Un nom à porter aux nues, un nom à chanter sur tous les toits. Un nom à mettre entre eux et le monde.
C'était un moment magique, il ne fallait pas le gâcher.

Le regard du jeune héros se perdit par delà la foule. Si un seul d'entre eux avait pris la peine de détourner les yeux de leur sauveur pour suivre l'objet de son attention, il aurait pu voir la carcasse pâle qui lui rendait un regard vide,au loin.

Dans les yeux nacrés de l'immortel, il devinait malgré la distance un ressentiment las. Chaque face joyeuse était pour lui un dos tourné. Chaque bouche souriante, prête à célébrer le nom d'un sauveur inconnu en souillerait encore un peu plus le sien, haï pour une faute qui avait transpercé les éons.

Le monde n'avait jamais oublié. De Singularité en Singularité, chaque mortel, chaque dieu, naissait animé de la même haine et du même dégoût pour le premier meurtrier. Celui dont le vice avait engendré tout les malheurs depuis l'aube des temps. Un châtiment absolu pour le criminel absolu.

La foule s'était entièrement tue, et dévisageait son idole depuis plusieurs minutes. Le silence était écrasant.

Cela avait bien assez duré.

    « Khaine. Mon nom est Khaine. »
Et ce fut un tonnerre de murmures et de voix paniquées. Comment leur sauveur pouvait-il être affublé d'un nom si sinistre ?
Une clameur s'éleva au-dessus des autres.
    « C'est un nom maudit ! »
Mais l'horrible mot n'avait pas suffi à balayer l'ivresse de la liberté retrouvée, et une autre clameur lui répondit
    « Plus maintenant. »
Et le poids sur les épaules de l'immortel diminua un peu.


*******




Toute la planète était un grand champ de ruines. Des monuments brisés gisaient partout, dans tous les sens et tous les états de dégradation. Une tour coupée en deux avait été plantée à côté de sa jumelle, et les coupes nettes dessinées dans la pierre, le verre et l'acier défiaient le bon sens en plusieurs endroits. Ici, un temple avait été séparé en deux par un plan qui sectionnait proprement sa façade en diagonale, là, une œuvre était à peine reconnaissable, son acier étiré en des formes improbables et acérées qui commençaient déjà à s'effondrer sous leur propre poids.

Le monde-merveille d'Arabelle était à présent un monde-ruine. Les hôtels luxueux qui parsemaient sa surface, chacun le chef d’œuvre d'un architecte de renommée galactique, avaient tous sans exception, été réduits en miettes par le combat acharné qui y faisait rage depuis cinq jours. La célèbre statue d'or massif de sept mètres de haut en l'honneur du mage-empereur Caldagla gisait, décapitée et démembrée par une myriades de kikohas différents. Les multiples spires de son spatioport, merveilles d'ingénierie et de solidité, étaient éparpillées sur tout l'hémisphère nord. Les belligérants avaient essayé de s'épingler mutuellement avec, pendant neuf heures au total. Les océans, en majorité vaporisés par les quantités colossales d'énergie échangées, laissaient voir la carcasse éventrée du plus vaste complexe sous-marin des quatre galaxies, qui avait, il y a huit jours encore, donné une vue imprenable sur les récifs de super-coraux hormonalement dirigés dont on vantait partout la splendeur. Cela avait été la preuve que les talents de biologistes de la mage-impératrice Calyψo étaient autant capables de déchaîner la beauté que l'horreur.

Arabelle avait été le joyau de splendeur témoin de la puissance unifiée des deux empires. Son statut de neutralité n'avait jamais été violé jusqu'à présent. Pour qu'une telle concentration de splendeurs soit possible, il avait fallu priver un nombre incalculable de mondes de leur richesses. La beauté d'Arabelle était le reflet de la dureté du joug que les deux empires avaient fait peser sur les quatre galaxies.
Et l'aube qui se levait sur ses ruines défigurées en était plus belle encore que toutes les précédentes. La lumière du jour nouveau paraît la poussière et les bris de verre de plus d'éclat que l'or et l'argent dont ils avaient pris la place.

Incapable de se déplacer, Khaine laissa les rayons raviver son corps meurtri. Les picotements revinrent, lui rappelant que l'essentiel de ses muscles ne s'étaient pas déchirés lors de l'affrontement. Il expira, et la douleur n'était pas aussi forte que la fois précédente. Il était encore capable de bouger, tout compte fait. S'il y avait eu une menace dirigée vers lui quelques minutes auparavant, il s'en serait rendu compte plus tôt.
    « J'ai gagné. »
Ces mots sonnaient étrangement dans sa bouche, et ce n'était pas seulement à cause de ses quelques dents brisées. Il s'était déjà imaginé les prononcer, mais ne l'avait jamais fait en réalité...
Il n'avait jamais vraiment pris la mesure de ce qu'il venait de faire. Que ce soit en s'entraînant pour ce jour, en libérant monde après monde, en voyageant toujours plus près de l’affrontement fatidique. Cela avait semblé comme une prophétie complètement détachée de ses véritables actes. Il agissait comme c'était nécessaire, quand c'était nécessaire, et voilà qu'il avait gagné, sans même s'en rendre compte.
Il s'autorisa à les répéter, plus fort.

    « J'ai gagné ! »
Mais même en prononçant ces mots, triomphant, il n'avait pas baissé sa garde. Il détecta, une infime fraction de seconde assez tôt, la menace qui s'approchait, et se décala sur le côté avant que son cerveau ne puisse articuler de pensée cohérente. Il passa en mode automatique.

Contre-attaquer.

Tout se passa en même temps.

La paume du onzième mage frappa les décombres là où il avait deviné la présence de son adversaire, et les blocs de béton, immédiatement pulvérisés, s'écartèrent aux quatre vents pour révéler l'empereur Caldagla. Il était méconnaissable : tout d'abord, il avait quitté sa forme originelle pour prendre celle de sa transformation. Les excroissances osseuses tout autours de sa tête formaient une couronne de pointes cruelles, et l'armure qui recouvrait son corps était constellée d'impacts. En certains points où Khaine avait réussi à frapper proprement, on pouvait voir la chair palpitante sous l'os éclaté.
Il y eut un chuintement à peine perceptible, mais que Khaine avait appris à reconnaître comme l'approche d'un danger mortel.
Un bloc de béton se téléporta exactement à l'endroit où aurait dû se trouver le ventre de Khaine, échangeant sa place avec l'air qui restait maintenant. Voilà une capacité terrifiante que seul le démon du froid avait réussi à maîtriser : il pouvait échanger le contenu de deux volumes égaux, et ce n'importe où sur la planète.
Le jeune mage n'aurait pas été le premier adversaire à contempler bêtement ses organes vitaux en face de lui, sans comprendre ce qui venait de se passer. L'empereur n'avait pas volé sa réputation d'invincibilité.

Concentrant ce qui lui restait de ki, Khaine se rua sur son ennemi, et abattit cent dix huit fois sa paume contre le torse du démon, soufflant le peu d'air qui restait dans ses poumons et ses dernières forces à la fois. Il continua jusqu'à être absolument certain qu'il ne bougerait plus, et surtout, ne pourrait plus utiliser sa technique contre lui.
Le déchaînement dura plusieurs longues secondes. Quand Khaine en eut fini, l'empereur avait perdu toute trace de combativité. Le vainqueur s'était imposé sans ambiguïté aucune.

    « Non, tu n'as pas encore gagné. »
L'empereur toussa. Son masque brisé laissa échapper un caillot de sang. Tremblant, en sueur, Khaine le dévisagea. Toujours pas de volonté de combattre chez le monarque : ce n'était pas une invitation pour un round de plus.

    - Qu'est-ce que vous voulez dire ?

    - Ce que tu viens de faire... Ce n'est que la première étape. L'ancien monde va savoir que tu nous as vaincus. La nouvelle doit déjà courir. Ils pensent que nous sommes affaiblis. Ils viendront par milliers : des mercenaires, des explorateurs, des conquérants... Ils seront innombrables et tu devras tous les vaincre.

Khaine resta pensif. À plus de sept cent kilomètres de là , il sentait la présence de Calyψo, immobilisée par le combat qui venait d'avoir lieu. Il avait mal partout.

    - Votre aide à tous les deux me serait... Utile.
Le démon du froid fut secoué d'une quinte de toux.

    - Non. Tu dois le faire seul. Il ne suffit pas de les vaincre, il faut envoyer un message. Il faut qu'ils sachent que tu peux vaincre le monde entier si nécessaire. Tout le monde doit le savoir. C'est la seule alternative aux deux empires.

    - …
Khaine ne parlait plus. Il était entré dans sa transe régénérative, qui devrait le remettre en pleine forme d'ici deux heures. Plus qu'un pas, et ce serait bon. Au bout d'une dizaine de minutes, l'empereur finit par se relever, et boita péniblement vers la sortie du trou. Il leva ses yeux hagards vers le ciel, en quête d'un vaisseau de secours qui ne saurait plus tarder. Il n'avait aucune envie de se retrouver coincé dans le pandémonium que Khaine avait attiré. Avant qu'il ne disparaisse, la voix du héros l'interpella.

    - Tout à l'heure. Est-ce que vous avez vraiment essayé de me tuer ?
Caldagla se retourna lentement sur lui même. Même dans son état pitoyable, il irradiait de lui une aura de royauté farouche. Les pointes de sa couronne étaient éclairées par le soleil, qui le nimbait d'un halo doré. Tremblant, vaincu, il maintenait un port altier, une grâce qui taisait toutes les défaites du monde, et faisait indubitablement de lui l'empereur et de Khaine le sujet. Sa réponse sonna comme un ordre.

    - Bien sûr. Sinon tout cela n'aurait pas eu de sens.
Et il lui tourna le dos, sans plus d'explications. Khaine le vit s'éloigner, et repris sa transe. Il faudrait être prêt pour quand l'ancien monde attaquerait.


*******



    « Stop »

Le kaïoshinkaï était paisible, comme toujours. Une brise venait rafraîchir ce temps ensoleillé, et le rendait parfait pour une promenade à travers le paysage paradisiaque de la demeure des dieux. Il était l'antithèse de ce qui se déroulait en-dessous.

L'Arène brûlait.

Partout, les mages et leurs partisans luttaient contre les armées levées par les dieux. Des armées de fidèles qui n'avaient jamais tourné leur foi vers Primus, des coalitions de rebelles que toute superpuissance ne pouvait qu'engendrer, et des hordes de mercenaires fournies par l'ancien monde, qui tentait une fois de plus d'asseoir sa domination sur le monde d'au-dessus. L'accord passé par les dieux avec le lion transcendé et ses cent mille rois leur accordait bien plus de contrôle sur l'arène que ce que les mages leur avaient laissé.

C'était autant par avidité que par compassion pour ceux qui souffraient sous le règne de ces invincibles monarques, que les dieux avaient pris sur eux de mettre un terme à la longue paix imposée par Khaine depuis près de deux cent mille ans.
Deux cent mille ans depuis qu'il avait infligé consécutivement une défaite cuisante aux deux empires et aux combattants de l'ancien monde. Deux cent mille ans de paix maintenue par un seul homme, par une seule présence, un seul nom indestructible qui n'avait jamais tremblé, jamais faillit, jamais reculé. Il était commun de dire qu'il n'était pas fait de chair mais de katchin, et que c'était de l'or fondu qui coulait dans ses veines. Sans lui, qui pourrait prédire jusqu'où des monstres comme Calyψo, Sélène ou le nécromancien pourraient pousser leur dépravation et leur cruauté ?

Mais c'était fini. Plus de compromis avec l'horreur, les Kaïoshins avaient frappé juste, et plus de la moitié des mages gisaient dans leur sang à travers toute l'arène et l'ancien monde. Cela n'avait aucune importance, cependant. Il n'y avait qu'un seul mage qui comptait, et il venait de se matérialiser dans le Kaïoshinkaï, malgré toutes les barrières soigneusement érigées par les dieux.

Il était majestueux. Le « champion invincible » fourni par l'ancien monde n'avait même pas réussi à l'éclabousser de son sang avant de mourir de ses mains. Sobrement vêtu de son kimono et de sandales, il s'avançait tranquillement vers les dieux, les poings serrés. Il avait prévu l'arrivée de ce moment depuis longtemps déjà, et sa colère en avait été atténuée. La tâche à accomplir le répugnait, mais il allait le faire malgré tout, c'était là l'attribut des vrais héros.

    - Envoyez moi votre champion, qu'on en finisse.
Les quatre kaïoshins s'écartèrent pour laisser passer celui qui allait les représenter dans le combat final. Il s'agissait de l'un des leurs, mais il était plus grand, ses traits plus anguleux, et surtout il était bien, bien plus puissant qu'un kaïoshin n'aurait dû l'être. Il écarta les poings, fronça les sourcils, et cria.
Son aura faisait trembler la terre. Sans le moindre effort, il maintenait un niveau de puissance que cet endroit n'avait pas connu depuis des époques antérieures à la grande guerre. Dans les yeux de la créature qui faisait face au onzième mage, on percevait la double détermination des combattants qui lui avaient donné naissance. Ils étaient prêts à se sacrifier pour vaincre.
Khaine secoua la tête, déçu.

    - Herroch, fusionné avec... Orave, c'est bien ça ?
Il balaya l'assemblée d'un regard torve.

    - Oui, ce doit être lui. Herrave, donc ?
Le dieu fusionné lui adressa un rictus crispé.

    - Peu importe, tout ce que tu as à savoir, c'est que je vais te tuer ici et maintenant.
Khaine l'ignora. Toujours dans son grand kimono, il choisit de parler au grand maître Kaïoshin qui se tenait derrière le combattant.

    - Où est Anastasie ? C'est votre meilleure combattante, si elle avait fusionné avec Herroch, cela aurait pu être intéressant, mais là...
Herrave le pointa du doigt, furieux.

    - Eh, surveille ce que tu dis !

    - Pourquoi cette mascarade ? Vous voulez gagner du temps ?
Soudainement, Herrave se retrouva à cent mètre de là où il s'était tenu initialement. À sa position d'avant, Khaine se tenait, la main tendue pour asséner un coup fatal à la nuque. Le sol avait été retourné sur toute la zone de retraite du dieu, tant sa vitesse de réaction avait été grande, mais rien à travers l'espace foulé par le mage ne laissait entendre qu'il s'y était déplacé à une vitesse dépassement l'entendement. Les kaïoshins détalèrent, mais Khaine ne faisait déjà plus attention à eux.

    - Tu esquives mieux que prévu.
Leur différence de niveau était palpable. La sensation de toute puissance qui avait galvanisé Herrave lors de sa naissance avait disparu, la terreur et l'impuissance que ses deux composantes avaient ressenti face au plus grand héros de tous les temps était de nouveau là, plus vorace que jamais. Il eut un élan de colère, face à ce sentiment, et lança directement sa plus puissante attaque. Son ennemi ne se battait pas au centième de ses capacités réelles, il y avait encore moyen de le surprendre...

Herrave concentra son ki, pointa les deux mains vers Khaine, et hurla. Le bélier de ki qui torpillait vers le mage, quoique considérablement puissant, n'était pas la vraie menace dans cette attaque complexe : une nuée de kikohas mineurs à tête chercheuse progressaient, cachés par l'énergie du premier et viendraient le cribler au cas où il tenterait d'esquiver. S'il existait une attaque parfaite, celle-ci devait sérieusement s'en approcher.
Ce qui arriva ensuite le démentit.

Khaine vit la vague foncer sur lui, mais il n'esquiva pas. Il ne tenta pas de la contrer non plus. Non, il se mit à vibrer. Le mage vibrait sur sept ou huit dimensions différentes, et il le faisait en harmonie avec la fréquence du ki d'Herrave. Il fonça droit vers le guerrier fusionné, à travers l'attaque.
Pour la même raison que le kikoha n'explosait pas contre lui-même ni son porteur, l'attaque ne le blessa pas. Il émergea comme un poisson hors de la rivière, face au dieu tétanisé qui ne bougea même pas lorsque Khaine plaqua sa paume contre son front.
Alors, il poussa un unique cri, et le dieu fusionné redevint deux dieux uniques.

Herroch et Orave se regardèrent dans les yeux, terrifiés, avant de se retourner vers Khaine. Leur défaite était totale, et cette pensée n'était qu'à peine formulée par leur esprit, que le mage leur avait déjà sectionné la tête d'une seule coupe nette.
Les deux cadavres chutèrent au sol, témoignant de l'effroyable inégalité du duel qui venait d'avoir lieu.

    - Alors ? Où est Anastasie ? Vais-je devoir vous traquer jusqu'au dernier ?!

Seul le silence lui répondit. Il haussa les épaules et se mit en chasse.


*******





    - Il peut annuler les fusions.
Le Makaïoshin à sa droite venait de détruire la boule cristal qui leur avait permis d'observer le combat au Kaïoshinkaï, pour réduire les risques de se faire tracer. Ç'avait été bien pire que ce à qui ils s'étaient attendus. La force conférée par les polatas n'avait strictement servi à rien face à la puissance et au savoir mystique de Khaine. Non seulement il était plus fort, mais il parvenait à défaire tous leurs sortilèges et leur pièges.

Anastasie fixait les restes du globe prisé, tremblante. Tous ses frères allaient mourir aujourd’hui, elle n'avait aucun doute à ce sujet. Elle était la dernière de son espèce, et même s'ils vainquaient les mages, même si le lion transcendé tenait ses engagements, les seuls grands vainqueurs seraient les makaïoshins. Qu'avaient-ils vraiment gagné dans cette bataille ? Le futur, partagé entre les deux familles de dieux, valait-il vraiment mieux que la tyrannie des mages si les abominables dieux du vice prenaient le dessus sur son engeance à elle ?
La plus puissante des résidents du Kaïoshinkaï prit une grande inspiration, ferma les yeux, et osa enfin regarder la grande Makaïoshin dans les yeux. C'était une petite créature fripée, aux dents pointues et aux yeux cruels. Elle se complaisait dans la souffrance qu'Anastasie ressentait, c'était évident. Exécuter ce monstre ici et maintenant, quand elle en avait encore l'occasion, épargnerait bien des horreurs à l'avenir.
Mais Anastasie ne pouvait pas le faire : se battre entre membres du même camp accorderait par défaut la victoire aux mages, et elle ne pouvait pas l'accepter, alors elle déglutit péniblement, et redressa la tête.

Ils étaient cinq sur le nuage. En plus d'elle-même et de la grande makaïoshin, on trouvait la reine Hell, chargée d'accueillir les morts dans l'après-vie, qui avait un droit de regard sur ce qui se déroulait dans son royaume, et deux autres makaïoshins.
Baruzu était celui qui venait de détruire la boule de cristal. On disait qu'il avait servi geôlier au nécromancien avant sa réincarnation, et qu'il avait profité de sa position pour commettre certaines des pires atrocités qu'on ait vu en ces temps troublés, en toute impunité. Il avait rencontré la mort lorsqu'une de ses victimes était revenue à la vie sous les mains expertes de son maître et avait entrepris de se venger. La manière experte dont il avait enchaîné son confrère donnait toutes les raisons de croire ces rumeurs. Et il avait intérêt à ne pas avoir laissé à ce makaïoshin-là la moindre échappatoire. Cuchlaïn devenait une véritable tornade de chair et de ki dès lors que la colère s'emparait de lui, et il ne faisait nul doute que dès que ses liens céderaient (et ils finiraient immanquablement par le faire), seule Anastasie survivrait au déchaînement de fureur.
Les cheveux du dieu étaient déjà hérissés et rouges sang, signe que sa transformation si crainte, qu'il avait réussi à conserver après son ascension au rang de dieu, était sur le point de se déchaîner. Les nombreuses chaînes enchantées qui entravaient son corps étaient secouaient, et l’ouïe aiguisée des dieux pouvait les entendre s'approcher lentement du point de rupture. Les parchemins de contention qui pendaient sur chaque verrou et chaque cadenas brûlaient à leurs extrémités, et l'encre se mouvait pour inscrire des fautes sur leurs formules. Déjà, son corps de beau jeune homme était déformé par des excroissances, et son œil droit avait triplé de taille. Le plus puissant des makaïoshins était sur le point de se libérer, il fallait agir vite.

    - Vos polatas ne seront pas suffisantes. Khaine vous séparera.
Anastasie le savait parfaitement. Elle se contenta de dévisager la grande makaïoshin, tentant de contenir sa haine et son dégoût pour ce monstre, mais surtout pour celui qui était enchaîné face à elle.

    - D'accord. Allez-y avant que je ne change d'avis.
L'ampleur de l'aberration à laquelle elle participait lui faisait tourner la tête. Elle porta la main à son oreille gauche, en décrocha l'une de ses polatas, et la jeta à Baruzu. Le geôlier, morose, attrapa fermement la tête frémissante de Cuchlaïn, arracha celle qui pendait à son oreille gauche à lui, et la tendit à Anastasie en retour.

Le makaïoshin ligoté savait très bien ce qui allait se passer. Il savait aussi qu'il ne parviendrait pas à s'échapper avant que l'acte ne soit terminé. Il ne pouvait que le contempler, terrorisé.

Il fallait la grandeur d'âme d'une kaïoshin pour accepter un destin si abominable et définitif. Si les polatas des kaïoshins effectuaient la fusion du corps, celles de leurs jumeaux maléfiques opéraient la fusion de l'âme.

Anastasie regarda encore longuement le monstre qu'elle s'apprêtait à rejoindre, puis, avec un signe de tête à l'intention de Baruzu, elle attacha la boucle de Cuchlaïn à son oreille gauche en même temps que la sienne était fixée à celle du dieu prisonnier.

L'espace d'un instant, la flamme pure inextinguible ressuscita dans cette union, et rugit à travers l'espace et le temps, pour proclamer haut et fort son retour.

Puis, elle tourna ses yeux vers elle-même, et rugit une nouvelle fois, d'horreur, car elle ne vit qu'une aberration habitée par un fantôme.

Le cri résonna longtemps, intense, terrifiant. Malgré la tempête de chaos qui embrasait l'univers à cet instant, chaque chose et chaque fut pris d'un étrange frisson. À travers la violence et la crainte de la mort, le monde s'était un peu plus approché d'une unité fondamentale. Il était impossible de ne pas se faire repérer dans ces conditions, et Khaine se matérialisa bientôt, la main souillée du sang des kaïoshins. Toute l'assemblée, pétrifiée, ne pouvait pas détacher les yeux de l'Aberration à laquelle ils avaient collectivement donné la vie.
« Une aberration » Car c'était bien le seul mot qui vienne à l'esprit devant cette parodie d'unité primordiale. Comme une caricature, on percevait toutes les composantes d'un univers uni et pur dans cette chose sans qu'elle y ressemblât le moins du monde. C'était une horreur d'un genre nouveau, et, même si c'était usuellement à eux qu'étaient adressées les prières, chaque membre de l'assemblée perçut la dimension blasphématoire de ce qu'ils avaient commis. Les deux corps, l'un femelle, beau, radieux, l'autre mâle, haineux et déformé, refusaient de se fondre l'un dans l'autre, et les peaux blanche et rouge se disputaient le terrain, faisant ressortir leur caractéristiques propres là où elles dominaient. Tous ses traits étaient pétris de douleur. Si même de simples spectateurs devinaient que cette chose ne supportait pas sa propre existence, la nature des pensées qui traversaient l'esprit de l'Aberration auraient conduit n'importe qui à la folie.

Les muscles contractés par des spasmes furieux, l'Aberration n'arrêtait pas de hurler, mais finit par le faire en fixant le onzième mage de ses yeux toujours changeants. Dans cet esprit accablé et vacillant, une mission simple avait facilement réussi à s'imposer comme objectif absolu.

    « Tue Khaine. »
La vue de la mort dans les yeux de l'aberration ranima le onzième mage. Le combat détruirait le paradis en un instant, il le savait. Hors de question que cela se produise : aucune victoire ne valait la perte de cette infinité d'âmes. Il se jeta sur son adversaire aussi vite que surhumainement possible, et s'envoya avec lui sur le seul champ de bataille à la hauteur de leur duel : l'ancien monde.

La bulle dans laquelle ils arrivèrent était déjà dévastée : cinq titans et quelque neuf mille archéens se la disputaient, au nom des dieux ou des mages. Si des mortels avaient tentés de combattre à leurs côtés, alors ils étaient décédés depuis longtemps. Les cratères de roches volcaniques qui parsemaient ces terres étaient éventrés et laissaient se déverser des mers entières pleines des foules d'algues et de créatures marines tentaculaires qui avaient pu les arpenter. Un écosystème unique et formidable s'était développé ici, et était petit à petit balayé, sous les pas furieux des titans et les rafales de élémentaire déchaînées par les archéens. Les énergies en mouvement avaient transformé ce monde en un pandémonium de chaos brûlant, comme seul un affrontement entre titans pouvait les déchaîner.
Les titans étaient tous semblables, en cela que leur taille défiait la conception de l'esprit humain, et que leur force et leur sagesse soit plus grande encore encore. Il fallait à un homme mettre une distance phénoménale entre lui et l'une de ces créatures pour en apprécier les proportions, mais,même alors, ceux qui en avaient eu l'occasion étaient peu nombreux, car le souffle, la voix ou même le pas de l'un de ces êtres restaient un danger mortel, même à plus de deux mille kilomètres de distance. Mais plus ce leur taille immense, on était souvent surpris de découvrir ce que les titans n'étaient pas.

Lents. Il n'étaient absolument pas lents. Un homme non formé à la maîtrise du ki les aurait même trouvé diablement rapides aurait-il eu la même taille. Même sans que les énergies élémentaires ou le ki qu'ils étaient plus que capables de déchaîner (et qui étaient, pour eux, presque indistinguables) ne s'en mêlent, un combat entre deux titans signait systématiquement l'arrêt de mort de toute créature de chair et de sang prise dans le tourbillon. Et ceux-ci se battaient avec une fureur qui faisait littéralement trembler la terre jusqu'à ses fondements.
Quatre titans contre un, mais ils n'étaient pas de trop. Les coups pleuvaient sur lui, mais là où sa peau se craquelait, un geyser de flammes surgissait et venait combler la plaie. Il devenait un peu plus furieux à chaque coup reçu, et les rendait tous. Il chancelait, mais c'étaient ses adversaires qui tremblaient. Les quatre titans avaient le dessus depuis le début sur leur confrère, mais leurs forces déclinaient, et Prométhée ne faisait pas mine de reculer. Peu à peu, il leur venait la réalisation qu'aucune quantité de répression ne saurait venir à bout du titan de la révolte. Plus les coups pleuvaient, plus les flammes en son cœur se ravivaient, et dans toute la bulle, on voyait les océans bouillir et déborder. Chaque plaie dégueulait des hordes de drones plus furieux et plus brûlants que les précédents. Chaque plate de terre cuite qui éclatait laissait le passage à un autre guerrier miniature, prêt à continuer l'affrontement contre les drones des ennemis, malgré l’infériorité numérique et les archéens qui pleuvaient du ciel pour les harceler.

Dans le ciel, d'innombrables traits de lumière multicolores traçaient une tapisserie abstraite, qui voyait périodiquement éclore un feu d'artifice et un sifflement aigu lorsqu'un archéen mourrait des mains de ses confrères. Un éclair et une bouffée de plumes noires précédait la plupart de ces explosions, et partout sur le champ de bataille, Azazaël faisait pleuvoir les pétales de rose, les flocons de neige et les grains de sable en exécutants ses ennemis, les uns après les autres. Bien rapidement, leurs restes eux aussi allaient rejoindre l'éther, et disparaissaient pour toujours. Azazaël prenait la vie là où il passait, insensible aux attaques et aux pièges des archéens inférieurs, et l'on se demandait si ces deux guerriers de légende ne finiraient pas par défaire l'ennemi si nombreux.

Personne ne remarqua les deux adversaires qui apparurent, brièvement téléportés, dans le fond d'une des mers fertiles de la bulle.

Khaine empoignait fermement l'aberration par les épaules, les sens alertes, prêt à réagir à toute action de l'ennemi avant même, qu'elle ne soit formulée dans cet esprit. Il avait activé tous ses niveaux d'éveil et n'avait plus rien à voir avec l'homme blasé qui avait exterminé les habitants du kaïoshinkaï. Khaine était au maximum de ses capacités, et excité par l'affrontement à venir. Sa perception s'étendait sur toute la bulle et un peu au-delà. Il percevait distinctement les mouvements de chaque titan, chaque drone et chaque archéen. Lisant dans leur esprit et dans les plans antécédents, il pouvait savoir qui allait frapper, quand, qui allait vivre et qui allait mourir avec une certitude exploitable sur trois secondes. Qu'un être voulut se téléporter en usant ne n'importe quelle méthode connue dans l'arène ou l'ancien monde, et il en serait immédiatement conscient, et éclaterait l'essence de l'intrus à travers l'éther.

Aussi n'eut-il aucune difficulté à voir venir sa propre mort.

« Rapide » n'aurait pas été un mot adapté pour désigner l'Aberration. Khaine était rapide, Lucifer était rapide, dans le sens où tous deux avaient atteint la vitesse maximale autorisée pour un être de leur masse et leur aura à travers les multiples dimensions de cet univers. L'Aberration, elle, pliait lesdites dimensions selon son bon vouloir.
S'il ne s'agissait que du fantôme de la flamme pure, elle avait hérité d'une infime fraction de ses capacités et de ses souvenirs. Elle distordit la distance entre sa main, ses doigts, et le corps de Khaine, et frappa selon la technique secrète d'AO-Antharka, qui avait été oubliée et interdite depuis mille éons. Mais la flamme savait tout, n'oubliait rien et n'avait que faire des interdictions.

La frappe secrète toucha la tête de Khaine, déchira son corps d'un mot de pouvoir, brûla son âme d'un second et un troisième mot suivit du signe d'AO le coupa en neuf cent quatre vingt dix neuf morceaux et cacha chaque morceau dans un labyrinthe clos et insolvable gardé par neuf cent quatre vingt dix neuf gardiens invincibles. Les labyrinthes furent cachés, le souvenir de leur localisation fut oublié, et le souvenir de cet oubli fut interdit.
Le temps reprit son cours. Khaine était mort.

Mais il y a cinq secondes, il ne l'était toujours pas.

Dans les sept cent trente deux plans rémanents auxquels le onzième mage avait accès, les doubles passés de Khaine ressentirent l'absence de leurs alter-égos des quatre plans anticipés qu'ils percevaient. Sur une fenêtre de sept secondes (cinq dans le passé, deux dans le futur), la marque que Khaine laissait sur la réalité après son passage put constater l'absence d'une marque future. C'était une trace, une ombre, un souffle tout au plus. Mais c'était l'ombre, le souffle, la trace de Khaine, et il n'était pas un aspect de l'être du onzième mage qui ne fut parfaitement exploité pour le combat. Sept cent trente deux plans suffisaient, à eux tous, à réunir les informations sur l'état exact de Khaine une seconde avant l'instant fatidique, ainsi ses doubles bidimensionnels purent-ils recréer à l'identique l'être que l'aberration venait d'exécuter.

Les yeux irisés le l'Aberration se fermèrent brusquement quand le déluge de coups de poing l'atteignit. Elle porta ses poings à son visage et arrêta les attaques les unes après les autres, car elle connaissait la position exacte de chaque chose dans l'univers, ce qui lui rendait la parade extrêmement facile. La mer dans laquelle ils avaient commencé l'affrontement avait disparu, l'eau pulvérisée aux quatre vents par les impacts. Le sol se fendait toujours plus profondément à chaque frappe de Khaine, et une véritable tornade de roches éclatés les entoura rapidement. L'Aberration dégagea un coup de tibia de plus, et se lança son poing pour une riposte qu'elle savait dévastatrice. À force d'entraînement, le mage avait atteint le sommet de ce que son corps pouvait fournir en matière de force, de résistance et de ki. Il avait par la suite surpassé ces bornes à l'aide des ressources quasi-infinies à sa disposition, et avait tiré le meilleur de tout ce qui avait survécu à la Singularité. Mais au bout du compte, tout redoutable qu'il soit, Khaine n'était qu'un homme, et il y avait des limites à ce qu'un seul homme pouvait réaliser.
Il y avait aussi des limites à ce que la fusion des deux antagonismes essentiels de l'univers pouvait réaliser, pensez-vous. Elles étaient juste beaucoup plus laxistes, notamment en matière de puissance physique. Si les attaques de Khaine auraient largement suffit à briser le corps de n'importe quelle créature mortelle, même si elles étaient parfaitement dirigées pour retourner les flux énergétiques de son aura contre elle, l'Aberration les sentait à peine. Même le meilleur mineur du monde ne pouvait pas creuser une galerie dans du diamant avec une pioche de craie.

Cela ne résolvait pas le problème de l'invulnérabilité de Khaine, cependant. Faute d'en savoir plus sur le pouvoir qu'il venait de manifester, l'Aberration résolut de le rouer de coups avant d'entreprendre la moindre tentative de coup fatal. C'était facile, pour elle. On n'arrêtait pas ses attaques avec de la chair et du ki, tout comme on n'arrêtait pas une météorite avec une feuille de papier.

Le crochet brisa net le bras de Khaine, ne ralentit pas sa course, et s'enfonça profondément dans son torse, broyant les malheureuses côtes qui s'étaient tenues en travers de la route. Puis vinrent les autres coups. Même en ayant renforcé son corps d'autant de sortilèges de régénération automatisés que faire se pouvait, Khaine succombait à toute vitesse face à la tornade mortelle de muscles et de phalanges. Ballotté aux quatre coins de la bulle, il ne trouvait pas un instant de répit. La téléportation n'était pas non plus une option : l'Aberration était tout simplement trop rapide, et ses deux composantes accumulaient assez de millénaires d'expérience en combat rapproché pour voir venir la plupart des tentatives de désengagement, et interrompre en cours celles qui passaient entre les mailles du filet. Le mage était une véritable anguille, et l'opération demandait toute sa concentration.
L'Aberration ne contrôlait toujours pas parfaitement sa force, aussi son manque d'attention eut-il bien vite les horribles conséquences qui s'imposaient. Une attaque chargée de ki primordial frappa une fois de trop sur une zone déjà fragilisée, et le voile de la réalité se déchira. La matière et l'espace se désagrégèrent en quelques instants là où le poing de l'Aberration avait frappé. Le mage, poussé par son inextinguible vitalité, avait quitté l'endroit avant même que la brèche ne se forme, mais l'attention de l'Aberration était focalisé sur ce qu'elle venait de créer. La Volonté d'Existence n'était plus inextinguible, et la brèche causée par son attaque excessive avait traversé la fragile couche d'éther qui constituait l'essentiel de l'univers pour laisser entrevoir les frontières qui se trouvaient au-delà. Loin, dans le cercle extérieur, quelque chose la vit. Un prédateur de l'être, si massif qu'il en frôlait l'auto-annihilation par excès d'existence.
Cette chose se résumait à la prédation, et ne songeait pas à sa préservation, à la fois par absence de capacité à songer, et de chose à préserver. Elle « attaqua ». La flamme inextinguible aurait encaissé sans broncher, et la fraction d'être arrachée par la chose serait réapparue en même temps qu'elle disparaissait, mais il en allait autrement de la flamme souillée. Elle souffrait à chaque morsure, et devait solliciter le conflit en son sein pour raviver la volonté d'existence en chaque être vivant, sous peine de disparaître à jamais.

Cette révélation aurait brisé Anastasie, terrifié Cuchlaïn, mais l'Aberration n'avait plus rien à voir avec ses deux composantes originales. Elle avait jeté sa dualité, transcendé la morale et embrassé le paradoxe existentiel dans son infinie complexité. « Lutte pour vivre. Vis pour lutter. Désire, combat et prend : tout le reste est pour les morts. »

La sensation du non-être se ruant sur elle déclencha chez l'Aberration le réflexe de survie : « Fuis. ». Elle mit autant de distance que possible entre elle et la faille, et tenta de recoudre le voile de la réalité. Cela ne lui prendrait pas une seconde, et l'horreur ne passerait jamais le...

Khaine. C'était de sa faute, et elle le réalisa soudainement. Il avait dirigé ses esquives pour provoquer la faille. Elle se rendit aussi compte qu'elle avait perdu sa trace depuis quatre bonnes millisecondes.

Derrière elle, le onzième mage était devenu pluriel. À le voir, ou simplement le sentir, c'était un kaléidoscope de couleurs, de sensations, de mouvements contraires qui envahissait l'esprit. Les plans existentiels s'étaient rapprochés sur lui, pour complètement fusionner. Combattre un Khaine avait été une épreuve, mais il c'était à présent un millier d'alter-ego qui se superposaient, chacun décuplant la force de l'original en puisant dans l'infini réservoir d'énergie qu'était leur plan élémentaire.
La tornade de coups du mage pluriel atteignit l'Aberration en premier. Ça faisait mal, mais elle l'aurait encaissé. L'horreur qui la frappa dans sa garde baissée, en revanche passa à un doigt de l'effacer complètement de l'existence.


Khaine s'arrêta d'attaquer. Cela ne servait plus à rien, se rendait-il compte. Il avait devant lui un cœur palpitant et multicolore, une sphère de vie et de violence qui hurlait sa suprématie. Hurlait. Il fallut que le mot se forme dans son esprit pour qu'il saisisse ce dont il s'agissait. Un hurlement destiné à rien, qui existait par lui-même. L'Aberration était toujours vivante, quelle que soit la forme brisée qui subsistât au cœur de cette sphère irisée trop lumineuse et intense pour qu'il puisse la sonder. La faille avait été refermée, ses attaques n'affectaient pas l'Aberration, mais il n'était pas perdant : il avait gagné la seule ressource dont il avait désespérément manqué depuis le début du combat.

Le temps.

Partout dans la bulle, les archéens mutilés battaient en retraite ou explosaient en vol sous l'immense pression que l’aberration imposait sur eux. Plusieurs, aspirés par le siphon de la faille, s'étaient trop rapprochés d'elle et avaient été dévorés par son hurlement. Pour ce qui était des titans, Khaine avait pris soin de diriger les frappes de l'aberration dans leur direction et ils gisaient tous au sol, plus morts que vifs, à l’exception de Prométhée. Celui-ci, un genou à terre, avait caché Azazaël dans sa bouche, et régénérait à toute vitesse des dommages collatéraux reçus pendant le duel.

Khaine prit soin de ne pas l'impliquer dans l'attaque suivante, car même une créature comme lui n'y survivrait pas.

Il était temps d'utiliser les techniques interdites. Interdites parce qu'elles endommageaient la substance même de l'univers, mais, comme Khaine venait d'en avoir la démonstration, c'était le seul et unique moyen de blesser l'Aberration. Et vu ce à quoi elle venait de survivre, il faudrait sortir l'artillerie lourde, même dans cette catégorie.

Il lui fallait un certain temps pour frapper, et il n'avait aucune idée de quand l'Aberration sortirait de sa transe. Il fallait attendre, sous peine d'être repris dans un enchaînement, et son ennemi ne se laisserait plus abuser de la même manière. Le mage prit son temps, concentra son énergie, et se prépara à invoquer les artefacts les plus létaux de sa vaste collection. Pas question de laisser le moindre instant de répit à sa cible.

Zizanie n'avait pas grand-chose en commun avec une épée conventionnelle. Taillée par un makaïoshin fantasque dans la branche qui l'avait vu naître, l'épée de bois gagnait en dangerosité quand la volonté d'existence se faisait la plus forte dans l'univers, et se rétractait quand cette priorité quittait le cœur des mortels. Au meilleur de la Longue Paix, elle avait échoué à trancher un simple fil de lin. Quand Khaïne la brandit, l'épée était devenue une colonne de flamme rugissante qui fendait les cieux. Dans toute la bulle, le sol trembla, et les pierres heurtèrent les pierres. Les rares créatures marines encore vivantes, suffocantes à l'air libre, se jetèrent les unes sur les autres avec sauvagerie. Crocs, becs et tentacules s'entre-mutilaient, et sous l'eau bouillonnante, des monstres marins de plusieurs tonnes aux micro-organisme pélagiques, tous étaient submergés par l'aura maléfique de l'épée.
L'horreur étreignit alors le cœur du mage, car, s'il avait là une arme qui saurait sans aucun doute atteindre l'Aberration, il avait sous les yeux le témoin de la folie qui s'était emparé du monde qu'il avait protégé pendant une éternité.

Le dieu fusionné quitta sa gangue protectrice, et fut immédiatement accueilli par une lame de fureur solide, qui le projeta, hagard et incandescent. Plusieurs autres frappes se succédèrent, à chaque fois marquées par hurlement toujours plus bestial. Mais sa partie maléfique était revigorée autant que blessée par cette arme, et ce ne serait qu'un question de temps avant qu'il ne parvienne à parer l'épée. Les blessures qu'il subissait étaient superficielles, se résorbaient vite, et son ki était toujours aussi inépuisable qu'au début du combat.

Alors qu'il s'apprêtait à dévier l'épée de flammes contre son porteur, il fut frappé en plein visage par une flèche blanche, impérieuse et mortelle. Puis par mille autres.
Khaine avait invoqué une autre de ses armes légendaires. Dominion était aux arcs ce que Zizanie était aux épées : à peine semblables dans la forme, et fondamentalement différent sur tous les autres points. Droit, il était un faisceau brillant que Khaïne tenait en son centre, et projetait une nuée d'aiguilles aveuglantes là où son porteur le pointait. Chacune d'entre elle frappait avec une puissance sidérante, et il était connu qu'une de ces flèches pouvait percer le corps de cent guerriers avant de l'arrêter.
Bien sût, Khaine ne s'était pas attendu à ce qu'elles infligent quoi que ce soit de sérieux au dieu fusionné, mais le torrent de flèches l'avait débordé, et poussé dans une stase défensive où son ki infini était projeté comme une armure tout autours de lui, le rendant peu ou prou invulnérable, au détriment de sa vitesse, et surtout de ses capacités sensorielles.

Là où les premières aiguilles s'étaient enfoncées cruellement dans le corps de l'Aberration, sa part bénéfique avait pris le dessus, et lui avait permis de garder son calme face au déluge qui avait, en des temps anciens, défait les titans et intronisé le premier roi mortel. Mais l'Aberration était considérablement plus puissante que n'importe quel nombre de titans ou de mortels. Son ki s'était fait une barrière lisse et harmonieuse sur laquelle même les terribles flèches rebondissaient, impuissantes, quand la troisième arme légendaire l'atteignit.

Équité était la grande égalisatrice des armes légendaires. Si Zizanie et Dominion avaient été conçus par un dieu et un roi pour écraser les archéens et les titans, Équité avait été forgée par un mendiant, dans le but de vaincre n'importe qui. Une longue chaîne reliait deux boucliers droits d'un mètre de diamètre, intégralement gravés des mêmes inscriptions minuscules qui relataient l'histoire de leur créateur.
Quand la première cymbale l'atteignit au ventre, l'Aberration était invulnérable sous sa muraille d'énergie, et ne subit aucun dégât. Quand le bouclier eut rebondit, la muraille de ki avait disparu, et elle était aussi exposée qu'un nouveau-né. Équité avait siphonné la moindre goutte de ki accessible dans son aura et son être. Le dieu fusionné se serait maudit de son imprudence, mais il fallait un instant pour que ses réserves d'énergie revienne à un niveau exploitable.
La deuxième boule frappa, et ce fut toute l'énergie précédemment absorbée qui se déchaîna sur le corps vulnérable de l'Aberration. Équité frappait toujours avec la force que sa cible monopolisait pour se défendre. La réalité céda une seconde fois sous l'impact, et cette fois-ci l'Aberration était vulnérable. Un essaim sans couleur se rua vers elle à travers la fibre déchirée de l'univers, et elle hurla à nouveau.

Khaine avait pris ses distances, prudent. Pour la première fois depuis le début du combat, l'Aberration avait été sérieusement blessée. Il sentait son être réduit en lambeaux par la horde impossible de non-prédateurs. Massacrée, déchiquetée, éviscérée dans tous les sens possibles du terme. L'endroit où elle se tenait était devenu un maelstrom absurde où plus rien n'avait de sens. Même les capacités sensorielles quasi-infinies du mage étaient poussées à leur extrême limite : il n'y avait presque plus rien à sentir.

Mais il restait quelque chose. Et ce quelque chose se battait pour survivre.

Pire : il avait le dessus.

Il y eut le fantôme d'un hurlement, et le fantôme se fit de plus en plus tangible. Lutte pour vivre, vis pour lutter. Lutte pour vivre, vis pour lutter. Lutte pour vivre, vis pour lutter. La flamme souillée ressuscitait, revigorée par tout ce qui tentait de la tuer.
Le hurlement aveugle se mua en hurlement de terreur quand l'Aberration prit conscience de ce que Khaine tramait. La flamme souillée ne craignait qu'une seule chose : sa propre mort.


« Si je réussis à l'invoquer, elle ne me tuera pas. » Khaine se rassura, mais la sensation glaciale qui l'étreignait ne partait pas. Bienheureux les ignorants ; il comprenait ce qu'il se préparait à faire.

La doublemort était à la mort ce que la mort est au comas. Définitive. Un doublemort n'avait plus d'âme pour être réincarné, plus d'ombre pour lutter : il était effacé de l'existence. Pour s'exposer à un tel destin, il fallait s'engager dans un combat en étant déjà mort, un acte dont tout mortel saisirait instinctivement les terribles conséquences. Et puis, il y avait un autre moyen : une arme légendaire si terrible qu'elle doubletuerait quiconque prétendrait la manier, si bien cachée que personne ne saurait contacter sa dimension de poche sans décéder dans l'instant. Finale ne reconnaissait qu'un seul et unique maître, et ce maître n'était pas Khaine.
Mais le onzième mage n'allait pas laisser un tel détail lui barrer la route. Il avait eu d'innombrables occasions d'observer le propriétaire de Finale, l'avait vu manier l'arme légendaire plus d'une fois, l'avait combattu un bon nombre d'autres, et avait parfaitement sondé chaque recoin de son esprit. Khaine ne pouvait certes pas manier Finale, mais il connaissait sur le bout des doigts quelqu'un qui le pouvait. Il ferma les yeux.

Sur tous les plans présents auxquels il avait accès, il distordit ses reflets un par un, pour les conformer à son modèle. Comme un bloc de plomb entre les mains d'un potier surhumain, les couches de réalité se déformèrent les unes après les autres. Les premières étaient réticentes, presque inaltérables, mais au fur et à mesure que l'essence de Khaine se corrompait, il lui devenait de plus en plus facile de prendre la forme à laquelle il se destinait. Bientôt, « je » perdit tout sens à ses yeux, puis en pris un autre, complètement différent.

Abel Alazrhad ouvrit les yeux. Tout était là, jusqu'aux breloques dorées qui alourdissaient ses cheveux et sa barbe huilée. C'était agréable, d'être aussi fort. L'autre Abel n'avait jamais eu un corps aussi puissant, mais Khaine avait réussi à conserver les parties de lui-même qui lui permettraient d'accomplir sa mission. Sa mission. Le nécromancien renonça immédiatement à toute tentation d'exercer son nouveau corps et ses pouvoirs.
Il tendit sa main droite, et laissa Finale s'y matérialiser. Avec un chuintement, la faux apparut, démesurée entre ses mains. La forme, forgée par l'imaginaire collectif, n'avait pratiquement aucun impact sur son efficacité : peu importe la manière dont Finale toucherait l'ennemi, la mort serait instantanée. Pour un non-initié, l'arme dégageait une aura glaçante, une menace absolue et terminale, plus mortelle que la mort elle-même. L'Aberration voyait à travers toutes les couches de réalité, et la faux lui parvenait comme un avatar d'annihilation totale. Partout où Finale passait, une cicatrice grise se traçait sur un univers multicolore. Les plans cessaient d'onduler, les courants vitaux étaient coupés. Chaque instant, chaque micron dans les trois dimensions où Finale avait existé étaient marqués à tout jamais. C'était une arme faite pour détruire le monde.

Le nécromancien franchit à toute vitesse la distance qui le séparait de l'Aberration à peine reformée. Il n'avait qu'une fenêtre de sept secondes, mais son ennemi n'était pas en état de fuir. L'Aberration s'était reformée sous ses yeux. Il lui manquait les extrémités, ses cheveux commençaient doucement à repousser, mais ses bras s'arrêtaient avant les poignets, et ses jambes au niveau des mollets. Elle était plus harmonieuse. Sa peau arborait maintenant une alternance de rayures blanches et noires mouvantes au lieu du rouge brique et du blanc crémeux. Quand à ses yeux... Multicolores. Chaque plan les teintait de sa propre couleur, qui changeait perpétuellement.
Abel y vit la terreur lorsqu'il chargea à toute vitesse sur sa cible. Il était prêt à changer de trajectoire au premier signe d'esquive, mais l'Aberration était figée, et son aura était explicite sur son état d'esprit : panique. Mais elle n'avait nulle part où fuir. Finale entama son arc, prête à mettre fin aux jours de cette chose qui n'aurait jamais dû naître en premier lieu.

Et elle s'abattit dans le vide.

L'Aberration était à plusieurs centaines de kilomètres de là. Le temps d'accepter ce fait, et la distance avait doublé ; pourtant, ni lui ni l'Aberration n'avaient bougé. L'espace s'était étendu entre eux pour protéger son maître. Le nécromancien accéléra, mais la distorsion spatiale était bien trop rapide pour lui, et, s'il ne risquait pas de perdre de vue le ki de l'Aberration, il n'arriverait jamais à l'atteindre avant la fin de sa vie.
Les Khaines des plans passés perçurent l'absence de leur équivalent futur. Pour la deuxième fois depuis le début du combat,ils ressuscitèrent leur version présente, mais cette fois-ci, ils modifièrent un modèle déjà présent au lieu d'en construire un tout nouveau. Abel se tordit, et se mua en Khaine, qui s'aida de sa translucidité à court terme pour compléter les morceaux de mémoire qui lui manquaient.

Autours de lui, la bulle s'était craquelée. La thermodynamique était explicite sur ce qu'il advenait d'un milieu dont on multipliait le volume par plusieurs millions sans apport de matière : toute l'eau s'était vaporisée, et les monstres marins s'étaient transformés en grotesques ballons gelés qui dérivaient dans un vide privé de cohésion. La réalité suffoquait, et Khaine pouvait pratiquement sentir la horde avide qui l'épiait, prête à l'arracher à l'univers.
C'était la plus belle occasion qu'il ait vu depuis le début du combat.

Le onzième mage étendit les mains, et atteignit les clefs de voûte qui maintenaient cette bulle en place. L'ennemi était trop loin pour l'atteindre sans qu'il ne s'en rende compte, et il prit tout le temps nécessaire pour localiser chaque location critique et la tenir en son pouvoir. Quelques secondes plus tard, la bulle avait encore quintuplé de volume, et il n'avait plus de raison de retarder son attaque. L'Aberration était toujours en pleine crise de panique, et la bulle était plus fragile que jamais. Il contracta tous les liens méticuleusement tissés, et incanta le grand effondrement.
Les clés se fracturèrent dans un fracas de fin du monde, qui résonna assez loin pour que chaque sorcier de l'ancien monde soit pris d'un tremblement d'effroi, et, un instant plus tard, chaque point de l'espace céda en une fenêtre vers le néant.

Le torrent infini, sans couleur sans son et sans mouvement, ôta chaque obscène preuve d'existence au grand tout, qui redevint le grand rien. De toutes les miettes d'être réduites au silence, pas une seule n'appartenait à Khaine, ni à l'Aberration.



*******






Elle survivrait. Il le savait intimement depuis que son regard avait croisé celui de sa Némésis, et jamais durant tout ce combat, cette certitude n'avait faiblit. La force entraîne la force, et la toute puissance de Khaine avait poussé ses ennemis à concevoir une aberration invincible. Elle était liée à l'essence même de l'univers de la manière la plus pure qui soit, et celle-ci la protégerait, quelle que soit la nature de l'attaque qui la ciblait.
Le onzième mage avait tenté de recourir à aux horreurs qui dévoraient l'univers lui-même, ainsi qu'à Finale, mais le monde résistait aux premiers depuis une éternité, et l'emploi de la seconde était trop contraignant, laissait trop de possibilités de parade son ennemi. Khaine en était à son dernier recours avant de requérir l'aide des univers quasi-semblables et (il ferait tout pour l'empêcher) des univers discordants. Si le monde dans lequel il affrontait l'Aberration refusait de la voir perdre, il en créerait un autre plus conciliant.

Les doubles dimensionnels de Khaine s'étendirent, rassemblant toute l'énergie qu'ils avaient drainé lors de l'effondrement de la bulle, lorsque l'éther primordial avait quitté sa forme de réalité et s'était fait accessible. C'était là une énergie suffisante pour oblitérer l'Arène entière en un battement de cœur, ou possiblement porter un coup fatal au lion transcendé lui-même. Elle serait brûlée, sacrifiée à l'avidité des horreurs du cercle extérieur, et ne sustenteraient au mieux qu'une expansion miniature avant de se rétracter et de faire disparaître le nouvel univers à jamais. L'univers de Khaine offrirait une fenêtre de quinze à cinquante nanosecondes durant lesquelles sa taille varierait entre dix puissance moins dix et dix puissance quatre mètres cube avant que le temps et l'espace ne se contractent infiniment sous les assauts des horreurs, le transformant alors en piège mortel pour quiconque s'y trouvant encore.
Ce serait largement suffisant : Khaine était maître absolu dans son royaume, et n'importe quelle unité mesurable de temps et d'espace suffirait à briser irrémédiablement l'Aberration.

Il l'avait traînée avec lui dans cet enfer sur mesure, avait imprimé assez d'empreintes dans son nouveau monde pour tromper l'essence de du monstre, et lui faire rejoindre ce lieu. La ressemblance n'était pas parfaite, mais dans son état de panique, les réflexes de la créature ne seraient pas contrôlables : son essence quasi-indestructible, si elle survivait au choc de l'effondrement (et elle le ferait très certainement), se rabattrait immédiatement sur la réalité la plus proche dans laquelle elle discernerait son empreinte. L'imperfection du leurre conçu par Khaine serait largement compensée par sa proximité : la bulle n'avait pas finit de s'effondrer quand son monde s'était manifesté.

L'Aberration était là : à peine reformée, déjà consciente de l'impasse dans laquelle elle se trouvait. Elle tenta de frapper, puisa dans ses ressources pour craqueler le monde artificiel, mais le sens et la géométrie de cet univers obéissaient à Khaine, et l'énergie dégagée broya l'Aberration sous sa propre pression. Elle était impuissante. Le monde déchira son être comme une feuille de papier abandonnée dans une tempête, et les miettes furent laissées à elles-même.

Gagné. Maintenant, le Dieu miniature qu'était devenu Khaine devait abandonner son royaume et rejoindre son monde d'origine. Il n'était pas bien loin : la trace de Khaine s'y trouvait, distincte. Il fallait la retrouver et s'y imprimer à l'instant où elle disparaissait : elle serait son ancre, le papier où il imprimerait son être.
C'était une tâche insurmontable pour un seul mage, aussi doué soit-il, mais les doubles de Khaine se comptaient pas milliers, et, chacun arpentant sa dimension à l'aveugles, triant mécaniquement des masses d'informations qui dépassaient la conception d'un esprit humain non-augmenté, pour ne se focaliser que sur celles qui lui importaient. Khaine trouva son empreinte, et se fondit dans son monde d'origine, dans la première bulle où il parvint à imposer son existence, laissant derrière lui son monde miniature où les débris de l'Aberration se rétractaient infiniment en un hurlement qui ne finirait jamais.

Il s'accrocha à un des points les plus denses de la réalité, et s'y matérialisa.

Le corps de Khaine apparut dans un une explosion multicolore , la chair se renoua à l'identique, et deux expirations plus tard, le plus grand héros de tous les temps était de retours, invaincu, intouché.

La ruine éclatée d'Eden le toisait, l'arbre noir du makaï en son centre. Il s'agissait très littéralement du cœur battant de l'ancien monde, la partie la plus réelle de la réalité, et la prise la plus aisée pour un être cherchant à rejoindre son univers d'origine depuis l'extérieur.
Les makaïoshins avaient triomphé, ici aussi. Il en restait trois, sur les dix vivants lors de la révolution, et leur domaine, autrefois terrible et opulent, avait été oblitéré. Les kilomètres carrés de sol vitrifié encore gluant qui avaient remplacé la sinistre cité des dieux d'en bas et les nuages de cendres qui dérivaient paresseusement à l'horizon trahissaient l’œuvre de Lucifer. L'idiote. Conscients qu'elle parviendrait toujours à s'échapper s'ils forçaient la confrontation, les makaïoshins lui avaient tendu un piège, et elle s'y était jetée la tête la première. Quelques cadavres de Talmir désintégrés à divers degrés étaient observables là où le sol d'Eden était fait d'herbe calcinée et pas de terre incandescente. Le dixième mage avait impliqué plusieurs de ses doubles dans le combat, sans succès.

Le verre chauffé se colla à ses pieds nus quand il les souleva doucement pour éviter de s'enfoncer dans le sol meuble. Il inspira avec délectation l'air brûlant et chargé de cendres. Le verre se teintait lentement de nuances de gris là où les retombées étaient les plus denses. Il se permit de les regarder longuement. Il venait de remporter le plus important combat de son existence, les Makaïoshins pourraient bien attendre leur exécution quelques instants de plus.
C'était bon. Il avait gagné. Encore. Ç'avait été difficile, horriblement difficile, mais il avait gagné. Enivré par le soulagement, il éclata de rire. Ce son devait terrifier les Makaïoshins comme rien d'autre auparavant, mais il ne pensait même pas à eux. Gagné. Enfin. Après tous ces efforts, tous ces interminables combats, l'avenir utopique promis par Primus était là, à portée de main.

Et puis, il le vit.

Son rire mourut dans sa gorge.

Non.

Non.

Non !




*******


Autours d'eux, la bulle s'était craquelée. La thermodynamique était explicite sur ce qu'il advenait d'un milieu dont on multipliait le volume par plusieurs millions sans apport de matière : toute l'eau s'était vaporisée, et les monstres marins s'étaient transformés en grotesques ballons gelés qui dérivaient dans un vide privé de cohésion. La réalité suffoquait, et l'Aberration pouvait pratiquement sentir la horde avide qui l'épiait, prête à l'arracher à l'univers.
Mais elle ne réfléchissait pas à cette menace-là. Finale, entraperçue entre les mains du nécromancien, ne laissait aucune place à la moindre pensée parasite. Survivre était le seul impératif de l'Aberration, et mettre le maximum de distance entre l'arme légendaire et eux-même était la manière la plus directe de le satisfaire.

Finale disparut et Khaine revint.

Mais l'Aberration était toujours terrorisée, et ne cessa pas instantanément de distordre l'espace. Le temps qu'elle réalise ce que son adversaire préparait, il était trop tard. Les murs de la réalité avaient cédé, la mort sans visage approchait à toute vitesse et allait les annihiler tous les deux. Ce ne serait pas une mort normale : le cercle extérieur dévorerait tout ce qu'il y avait à dévorer, et ne laisseraient rien à ramener à la vie. La mort n'était plus un obstacle infranchissable pour les deux ennemis, la doublemort en serait un.
La panique qui s'était emparée de l'Aberration ne l'avait pas entièrement privée de ses sens, cependant. Les horreurs avaient beau être ses prédateurs naturels, la Volonté d'Existence savait les tenir en respect : elle ne faisait littéralement que ça depuis sa naissance.

La bulle s'effondra complètement dans une déferlante d'énergie incompréhensible pour quiconque à part l'Aberration. Au lieu de fuir, elle dansa dans ce courant, le façonna, et lorsque la puissance se tarit, elle employa la sienne, et fut surprise de constater qu'elle ne faiblissait pas. Alors elle façonna davantage. Elle n'était plus dans l'univers, mais elle était adjacente, et elle pouvait sentir les énergies fragmentées des deux moitiés qui reconnaissaient leur unité perdue en elle, et qui l'alimentaient, la chérissaient comme le plus précieux des biens.

Elle construisit tout à l'identique : La montagne de roche poreuse, l'océan noir où l'eau se muait en encre, et l'encre en l'horreur avide, les crocines (quoique la création d'un authentique être vivant, même aussi primitif, ait été assez longue pour lui faire perdre la notion du temps), la cascade de brume, les lacs... L'Aberration se situait là où la Volonté d'Existence avait siégé, et émanait de sa propre lumière. Et elle ne trouvait jamais de contrainte, le puits d'énergie ne se tarissait pas plus que la dévotion de ses deux moitiés.

Les arbres étaient prêts à abandonner l'univers actuel pour aller nourrir le sien, réalisa l'Aberration. Alors elle vit plus grand. Elle travailla la structure de la roche, la dota des mêmes capacités auto-régénératrices que l'originale, travailla à extraire la notion même de couleurs au lieu de se contenter d'un univers en nuances de gris. Elle travailla sur les hybrelles, les seiches, avec un acharnement sans pareil, et parvint à des copies tout à fait satisfaisantes. Car s'était son univers à elle, après tout.
Mais pas de gréens. Non pas de gréens, plus jamais. Plus jamais de mortels, plus jamais d'archéens ou de titans. Plus de Khaine, de dieux ou que savait-elle encore ! Non, rien qu'elle, ses deux moitiés qui la protégeaient, et ce serait tout. Mais alors, méditant dans sa chaire de pierre, elle perçut une hybrelle qui volait de travers, et saisit que ses ailes étaient défectueuse dans leur conception. Elle cria de rage, et le monde s'effondra dans l'océan noir, rendu au cercle extérieur.
Elle recommença de zéro, riche de ses expériences, mais alors qu'après une éternité de progrès agonisant, elle embrassa sa création, un des pitons se brisa net sous le poids des crocines, emportant toute la structure en contrebas. Tout fut balayé, et elle recommença, noya un nouveau monde pour une seiche mutante qui avait appris auprès des horreurs à manger la chair de ses semblables. Et elle reprit, encore et encore, plus rapide et brouillonne à chaque fois, perdue dans une spirale de destruction aveugle, consciente que dans un vain espoir de régression, elle répétait inlassablement l'acte qu'elle haïssait le plus au monde : la Singularité.
À ce stade, elle ne cherchait plus qu'à épuiser ses réserves, à terminer ce monde aberrant qui s'était, par inattention, condamné à une interminable agonie.

L'Aberration chercha de l'énergie, en trouva en abondance, et réalisa que son entreprise ne coûtait virtuellement rien à l'univers. Que là où la flamme pure avait trimé pour maintenir cette minuscule coquille d'existence, la flamme souillée, alimentée qu'elle était par le conflit qui bouillonnait en son sein, en créait des milliers, via les titans, sans que cela ne la menaçât le moins du monde.

L'univers était infiniment plus grand, incalculablement plus complexe, irrécupérablement souillé.



Et alors seulement, l'Aberration comprit que son existence torturée ne trouverait de fin qu'à une seule condition. Elle affaiblit les barrières de son monde aux points les plus proche de l'univers véritable, saisit l'ancre spatio-temporelle la plus proche de sa dernière existence, et replongea au cœur du maelstrom, cette fois avec une mission.



*******




Non.

Non.

Non !


L'Aberration était intacte. Khaine lui non plus n'avait pas subi de blessures qu'il ne puisse régénérer, mais son arsenal de techniques capables de l'atteindre avait fondu comme neige au soleil. Et elle était trop rapide pour qu'il l'atteigne avec Finale...

Il fallait trouver un enchaînement capable de l'atteindre. Un qui soit assez rapide et varié pour la contenir, assez puissant pour la menacer, et qui diffère suffisamment du précédent pour qu'elle ne l'anticipe pas de bout en bout. Oui, il pouvait le faire.

Le mage préparait l'affrontement dans sa tête, tout en massacrant les makaïoshins restants d'une main distraite. Ça allait être bien assez difficile sans que ces imbéciles ne se mettent sur sa route. Il voyait l'Aberration au loin, immobile, contemplative et concentrée. Elle était radicalement différente de celle qu'il avait affronté : il n'y avait plus chez elle cette rage aveuglée par la souffrance. Il n'avait que quelques secondes pour passer à l'action.
Il y eut une distorsion dans la réalité, un éclatement de couleurs et de temporalité, et un autre arrivant se matérialisa avec eux dans la bulle. Un allié, Khaine le sut immédiatement à cette aura si caractéristique. Deux alliés, même.

L'Aberration sentit venir l'attaque de l'inconnu, et s'éloigna d'une centaine de kilomètres en l'espace d'une fraction de seconde. Beaucoup trop peu pour esquiver le poing de Prométhée. À l'impact, les phalanges du titan explosèrent en un torrent de magma, dont une véritable armée de drones jaillit, pour être pulvérisée dans la secondes qui suit. La contre attaque (une décharge de ki à même de ravager une étoile) atomisa tout le bras droit de ma créature, et des dizaines de suites identiques entreprirent de gagner la course contre ses facultés de régénération. Peu importait la puissance le l'Aberration, creuser à travers une telle masse de chair surnaturelle était une tâche d'ampleur.
Azazaël jaillit de la bouche grande ouverte du titan, décrit un large arc, et frappa dans le dos de l'Aberration. La tornade de plumes noires trancha sur seize plans et percuta le dos du dieu fusionné. L'archéen comprit alors que si l'attaque avait porté, ce n'était pas parce qu'il avait réussi à semer sa cible, mais parce que celle-ci n'avait pas jugé utile d'esquiver. Il survécut d'extrême justesse à la frappe qu'il reçut ensuite, définitivement hors de combat. Prométhée se faisait massacrer.


Du temps. Enfin. Khaine aurait voulu les embrasser, mais il n'y avait pas le temps pour ça. En voyant bouger l'Aberration, il avait finalement accepté qu'il ne la vaincrait jamais. Il avait trouvé sa limite. Mais si Khaine n'était pas de taille, l'ordre entier serait à la hauteur, lui. Abel pouvait porter un coup fatal, si l'on lui en laissait l'occasion, Scion pouvait leur construire un champ de bataille à leur avantage, Pléïade et Talmir fourniraient une main-d’œuvre sur-qualifiée et virtuellement inépuisable. Et, même s'ils étaient bien loin du niveau de l'Aberration, le soutien de Lucie, de Caldagla et de Gemini ne seraient pas complètement inutiles. Avec le soutien de Sédane, le onzième mage se sentait capable de tous les tenir en laisse le temps de mener ce plan à bien.

Oui. Ils pouvaient le faire, tous ensemble. Il leur fallait juste du temps. Et du temps, Khaine savait comment en gagner.

Il calcula l'attaque suicidaire d'Azazaël, et fit plein usage de sa vitesse pour l'éloigner de la mort certaine qui l'attendait à la riposte. Il avait besoin de lui pour la suite. Le mage regarda une ultime fois dans le futur, et y vit un tourbillon brillant où il ne percevait pas la lumière bâtarde et aveuglante de l'Aberration. Avec un sourire, il baissa sa garde invincible qui lui avait sauvé la vie d’innombrables fois aujourd'hui, et mit ses doubles passés et futur au service de l'incantation qu'il entama.

Incanter un bannissement vital prenait normalement des jours entiers. Suivre la procédure à la lettre pouvait techniquement prendre plusieurs mois. Mais ce genre de mesure désespérées n'était bien évidemment jamais entrepris en suivant la procédure à la lettre. Khaine procédait au jugé, tirant tel plan par ci, soudant la réalité par-là du mieux qu'il le pouvait. Il avançait à grands coups d'impasses, tissant à toute vitesse une toile imparfaite, laborieuse, mais qui fonctionnait tant bien que mal. Pour chaque milliard de tonne matière arrachée du corps de Prométhée, le piège implacable se refermait un peu plus sur l'Aberration, jusqu'à ce que les dents se rencontrent, et que toute tentative d'échappatoire soit avortée d'avance.
Alors seulement, se rendit-elle compte de la supercherie. Khaine avait bien préparé son coup, et même les capacités sensorielles de l'Aberration ne l'avaient pas avertie. Tout était joué.

Les plans se raccourcirent brutalement de tous les côtés de l'Aberration, et, comme aspirée par un siphon dans une quatrième dimension, la sphère d'un kilomètre de diamètre où Khaine avait attendu son ennemi se referma brutalement sur elle-même, laissant une horrible cicatrice dans la réalité, là où elle s'était trouvée.

Plus rien. On aurait entendu le vent souffler, n'eut été l'infinie carcasse mutilée du titan qui s'effondrait, soulevant des milliards de tonnes de poussière devant elle, et broyant le sol en profondeur là où elle le percutait. Le vacarme infini oblitérait toute forme de communication, et confinait la scène à une forme de silence. Vidé de sa force titanesque, il lui faudrait plus d'une heure pour chuter complètement.

À genoux, Khaine tenait dans ses mains une petite boule de plumes noires qui pulsait doucement, inconsciente de la puissance de la créature qu'elle gardait derrière le fragile sceau de sa vie.

Le ciel s'illumina.

Devant l'échec successif de tous ses champions, IL décidait enfin de prendre part à la bataille.

C'était comme si le firmament tout entier s'était mué en un gigantesque soleil. La lumière oblitérait tout, la chaleur rendait la roche meuble et gluante, et des colonnes de vapeur s'élevaient paresseusement vert les cieux. La vue n'était plus d'aucun secours, distordue comme elle l'était par la température étouffante. L'air bouillonnait doucement, prêt à changer d'état à la moindre hausse de pression.

Les doubles passés et futurs de Khaine étaient revenus, et avec eux, son invincibilité. Il envoya la petite boule de duvet qu'était devenu Azazaël dans une dimension de poche où il serait en sécurité , et se leva tranquillement, le regard tourné vers son incommensurable ennemi.
La température augmentait sans arrêt, et commencerait bientôt à endommager le corps du mage. La lumière et l'aura du lion saturaient tout autours de LUI. IL englobait tout le Makaï, forgeait la réalité elle-même en une extension de son être. Khaine, droit, le défiait encore, un sourire patient sur le visage.

Approche...
Petit petit petit...


La chaleur subit un pic brutal, quelque chose d'immense compressa le monde, et tout l'air du Makaï se mua en plasma brûlant. On n'entendait plus rien, ne voyait plus rien, ne ressentait plus rien. À part LUI.

Oh oui, tu es énervé.
Viens si tu l'oses.


Le mage n'aurait pas cru que la température puisse encore augmenter. Elle le fit, et les roches rejoignirent la tornade informe de l'air. Tout n'était plus que plasma bouillonnant.
Et alors, Khaine LE sentit. Un marteau qui s'abattait inlassablement sur les murs de sa volonté. Chaque choc était comme la collision de deux planètes, et l'univers semblait s'ébranler pour LUI. La volonté de Khaine était sans pareille parmi les mortels, mais il se sentit poussé dans ses dernières limites, et cru chuter à chaque syllabe.

YAL


Impossible de ressentir quoi que ce soit à part ce bourdonnement abominable. La tête du onzième mage était incapable de communiquer quoi que ce soit à son corps. Ç'aurait été inutile, de toute façon. Ledit corps brûlait.

DA


Mais Khaine, le vrai Khaine, restait intact. Son âme, barricadée dans une forteresse aux innombrables gardiens, fuyait à toute allure l'incendie lui la poursuivait. IL finirait par le rattraper, mais il était malin, rapide, il tiendrait longtemps.

BA


Le corps du mage était une bougie, alimentée par un infini stock de chair que ses sortilèges automatisés régénéraient en même temps que les flammes du lion la brûlaient. Presque aussi vite.

OTH


IL était là. C'était bon. L'âme de Khaine cessa de se cacher, se concentra, et quand le feu le rattrapa, il avait lui aussi du feu à LUI opposer.

Noir, celui-ci.


La bouffée de flamme noires se dégagea du corps incandescent du onzième mage, devenu le septième. Elle protégeaient leur maître, dévorant la chaleur elle-même, et en un instant, le nécromancien était là, Finale en main, ses yeux ambrés fixant sans ciller le Dieu qui avait était tombé dans son piège.
Il fusa, comme un éclair en négatif, vers celui qui disait avoir vaincu le Dragon, et serait à son tour vaincu par un simple mortel.

YALDABAOTH


Le nom craqua comme un coup de tonnerre, mais il était impuissant. L'âme noire et titanesque du nécromancien le protégeait, et Finale, au bout de son bras, se rapprochait inexorablement du firmament.
Il tendit le bras, frappa, et rata sa cible. En lieu et place, une bulle entière éclata, et dix milliards d'âmes innocentes s’évanouirent en une seconde. L'archéen avait déplacé l'univers pour se cacher derrière. D'innombrables plans et dimensions de poche s'entassaient entre LUI et le tranchant de Finale. Khaine aurait pu l'atteindre, pas Abel.

Furieux, le nécromancien ne put que fixer, impuissant, le ciel colorié du kaléidoscope impossible que projetaient cette infinité de dimensions écrasées les unes contre les autres, leurs occupants broyés sans ménagement lorsque le tissu d'espace-temps finissait par céder et lorsque la compression venait à bout de leur bulle.
IL lui avait échappé.

Mais « lui » ne signifiait déjà plus la même chose. Khaine avait repris le contrôle et il savait précisément quoi faire. Dans l'océan de plasma bouillonnant qu'était devenu le Makaï, il incanta un second bannissement vital. C'était la seule chose à faire, contre un ennemi inatteignable qui pouvait oblitérer n'importe quelle construction en un instant et se moquait de l'avantage numérique. En un sens, IL était encore plus terrifiant que l'Aberration

Comment viser une telle créature, cependant ? IL était partout à la fois, dans chaque bulle et dans chaque recoin entre elles, sa présence tentaculaire s'étendait comme un cancer jusque dans l'esprit des mortels. À vrai dire, IL n'était complètement absent que d'un seul endroit. Un endroit qu'IL avait fui, et dans lequel IL ne subsistait plus d'être vivant sur lequel IL ait la moindre influence. Le Makaï.
La solution était déraisonnable, mais Khaine venait de défaire les deux plus puissantes créatures de l'univers. Il n'y avait plus de place pour le raisonnable.

Le second bannissement vital fut incroyablement contraignant. Ses doubles dimensionnels étaient si étendus qu'ils peinaient à se percevoir l'un l'autre, et toute l'attention mobilisée pour qu'aucun ne se perde était autant de ressources dont était privée l'invocation en elle-même.
Mais il y arriva. D'une certaine manière, son colossal ennemi l'aidait dans sa tâche, rendait plus facile l'identification de la multitude de bulles et de dimensions de poche qu'il visait. Il perdit complètement la notion du temps, fusionné avec l'univers, mais parvint à finaliser l'invocation, et , dans un craquement formidable, l'ancien monde tout entier fut banni, scellé par la vie de la seule créature vivante alors à la disposition du onzième mage : lui-même.

Khaine tomba à genoux sur le magma surchauffé du Makaï. La température n'entrait toujours pas dans la gamme du supportable, mais il respirait l'air brûlant avec délectation. Il rit : il était véritablement invincible, en fin de compte. Bientôt ses doubles reviendraient, et il pourrait nettoyer l'Arène de toute opposition. Il n'avait plus d'ennemis.
Le sol noircissait déjà, et présentait déjà une forme de consistance. Il se leva paresseusement sur ses deux jambes, ses appuis mal assurés par la couche visqueuse en-dessous.

Une arme perfora le cœur de Khaine.

Et pas n'importe quelle arme : la toute première d'entre elles. Une branche de crocine à peine pointue, mais elle avait déchiré la chair sans aucune résistance.
Les doubles de Khaine n'étaient pas encore revenus. Sa régénération était inutile contre une telle arme. Il sentit le froid s'emparer de son corps, sa chair se nécroser à toute vitesse et la vie le quitter. Mais la douleur physique était une nuisance qu'il avait appris à écarter. Non, ce qui le blessait réellement, c'était de savoir qui venait de le mettre à mort.
L'immortel de Pandora retira la lance avec son éternelle expression insondable.

    « Je suis désolé. Vraiment. »
Une avalanche d'argile et le lave s'abattit de nulle part sur l'immortel, réduisant en miettes le fragile corps de pierre. Mais le mal était fait : La lance s'était fichée profondément dans le corps du mage. Ses doubles mourraient les uns après les autres, alors qu'il s'effaçait de plus en plus définitivement de la réalité. Il était trop choqué pour réagir, et même s'il ne l'avait pas été, il n'aurait rien pu faire. En matière de létalité, la première arme n'en répondait qu'à Finale.
Effondré sur le sol, son ki et sa magie paralysés, il agonisait, impuissant, attendant le moment où le dernier souffle de vie le quitterait et où le lion fondrait sur le Makaï pour prendre sa revanche. Nul doute que l'archéen se saisirait de son âme et la torturerait pour l'éternité. Il aurait accepté ce destin, si l'utopie promise avait été accomplie, mais non. Tout cela pour rien... Il avait gagné un millier de batailles impossibles pour perdre la guerre. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi l'immortel entre toutes les personnes possibles...
Sa vision s'obscurcissait, et, plongé dans un abîme de souffrance, il ne perçut pas la silhouette d'argile gravée qui se dirigeait vers lui, un cœur brillant à la main



*******




Une bouffée de chaleur dans des membres froids qu'il avait cru perdus. Des fourmillements dans tout le côté gauche de son corps, et Khaine se réveilla. Un soleil battait dans sa poitrine, pulsant si fort que sa chaleur réchauffait ce que la lance avait gelé, régénérait la chair qui pourrissait déjà. Il leva les eux, lentement, vers son sauveur.

Le prométhéen le toisait de toute sa hauteur. Celui-ci était d'une puissance considérable, à en juger par l'épaisseur et le détail de la gangue qui le recouvrait. Impossible de percevoir la moindre trace de magma rouge entre les plaques d'argile interconnectées. Son corps tout entier était gravé d'une fresque représentant la bataille qui venait d'avoir lieu. Sa main droite luisait encore : elle avait contenu le cœur battant du titan qui lui avait donné le jour, et l'avait plongée dans le flanc de Khaine sans une seconde d'hésitation.

Il renaissait. Les facultés de régénération de son allié, fidèle par-delà la mort, lui rendaient la force concédée au cours de la bataille. Même le pouvoir délétère de la première arme ne surpassait pas la régénération de sa chair, et le conflit entre ces deux forces le maintenait à un niveau de puissance tolérable. Un parodie ridicule des sommets atteints pendant son règne sur la longue paix, mais c'était bien assez pour défaire tout ce que le monde pourrait lui envoyer à présent. L'immortel l'avait privé d'une invincibilité, mais lui en avait conféré une autre : il ne baisserait plus sa garde devant qui que ce soit.

Il fallait rester caché, cependant. Qui savait quels sortilèges cet adversaire avait à sa disposition ? Dans cet état affaibli, une coalition avec les dieux pourrait le menacer... Il lui faudrait un sort de camouflage, et des guerriers à ses côtés.

À sa droite, un autre prométhéen jaillit du sol et le fixa, désemparé, pendant de longues secondes. Prométhée était encore là, quelque part dans le corps brisé du onzième mage, et ses rejetons souffraient de le voir si limité. Il croisa le regard du premier guerrier d'argile, et Khaine lut en eux un commun accord. Une magie primitive, brutale, pouvait encore réveiller le titan. Le seul type de rituel accessible à l'intellect limité de ces drones qui ne saisissaient pas que le sacrifice de leur géniteur était volontaire. La première mission : apporter le cœur à Khaine avait déjà disparu pour eux, remplacée par la seconde : ressusciter le titan dans ce nouveau corps.
Khaine connaissait par cœur cette forme de pseudo-nécromancie. Une vie pour une vie, une bonne dizaine de milliard pour une vie de titan. Ce serait un véritable carnage, et Khaine avait eu sa dose de massacres. D'un geste de la main, il pulvérisa les deux créatures d'argile. Mais d'autres apparaîtraient, suscitées par l'incontrôlable force qui battait maintenant dans son flanc gauche.

Beaucoup de guerriers, corrigea-t-il intérieurement. Le poids du monde se faisait trop lourd pour ses épaules seules.
Dernière édition par Lamantin_Furtif le Dim Nov 05, 2017 23:32, édité 2 fois.
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar omurah le Dim Oct 01, 2017 21:41

Moi je conseillerai à ceux qui n'ont pas encore lu la fic, d'au moins lire le dernier chapitre posté (celui juste au-dessus de ce message) histoire de se prendre une bonne baffe dans laggle pour ensuite se dire : "tiens, et si je lisais depuis le début ?"

Bon,

Que dire ?

A part répéter ce qui a déjà été dit à chaque fois par tout le monde ?

Parce que j'ai pas la foi de décortiquer chaque paragraphe, pour l'encenser évidemment, et pour ce qui est de prendre de la hauteur sur le scénario pour le commenter, bah, disons que je suis curieux de savoir à quoi va ressembler la suite et s'il y aura une confrontation contre le dragon,
J'ai du mal à imaginer cette possibilité tant le combat qui nous est servi dans ce dernier chapitre a des airs de combat final ultime. En tout cas, moi qui ne suis pas un afficionado du 3P&BR (pied-poing-projection & bis repetita) j'ai été pour le moins servi (même s'il y a quand même un côté bis repetita, tu ne te réinventes pas si souvent). Certes, il y a aussi des passages que j'ai dû relire trois fois pour comprendre (c'est possible de comprendre dès la première lecture, mais je doute que ce puisse être autre qu'une compréhension surfacique, car ta pensée est assez complexe parfois), et d'autres passages (assez rares) qui n'ont juste pas voulu se laisser apprivoiser par mon esprit infertile, je n'ai donc pu les toucher qu'avec les yeux, et leur pelage était beau, quand même :D
Il manque amha une dimension à ce chapitre, qu'on pouvait retrouver au chapitre 7, c'était l'implication émotionnelle, qui néanmoins est titillée au moment de la trahison de l'immortel, et des passages sur Prométhée, et sur la Flamme et la Volonté d'Existence.
Pour l'implication intellectuelle, pas de souci, difficile de faire mieux. Et je sais m'en suffire aussi :)

Hm, que dire d'autre ?

Excellent chapitre hein, si ce n'est pas le meilleur de la fic à mon goût, c'est en tout cas le meilleur dans son genre, je trouve.
Tu n'as pas fait de fausses promesses sur Khaine. Je me souviens encore comment il a été teasé en amont, et finalement, il dépasse encore plus ce à quoi on aurait pu s'attendre. Parfait!
Perso je m'attache facilement quand un chapitre est tourné quasi-exclusivement sur un personnage (d'ailleurs j'use et malheureusement abuse de ce procédé) du coup Khaine rentre dans le cercle fermé de mes petits protégés ^^
Bonne chance pour la sweet ! o/
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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar Lamantin_Furtif le Dim Nov 05, 2017 23:31

Merci pour le comm, Omurah !

Alors :
Je suis super content que tu aies autant apprécié le chapitre. Ce duel était une scène clé de la fc, que j'avait en tête depuis le début de la fic. S'il donne l'impression d'un capitre final, c'est que c'en est en effet un : c'est le chapitre final de la chute des mages, que je me suis résolu à ne pas écrire. Khaine et l'Aberration sont plus ou moins le niveau maximal théoriquement atteignable pour une créature vivaante, ils mettent en place les enjeux de ce DBAF, et mettent une ligne d'arrivée à la coursse àà la puissance. On ne peut pas aller au-dessus de ces deux-là, reste à savoir comment Goku va y arriver.
Le fait que certains passages (notemment celui où ils brisent l'univers) demandent une ou deux relecture... Je ne pense pas pouvoir passer à côté. On en est à la frontière de ce que j'arrive à écrire en terme de dissolution de la réalité.

Quant au manque d'implication émotionnelle... J'avoue avoir un peu raté le coche avec Khaine. Mais ce personnage est un tel parangon de vertu que je le préfère distant, un peu inhumain à sa manière. Content qu'il t'ai plu quand même, au final !
Allez !

NOUVEAU CHAP !!!

Voilà.

Chapitre 19 - Le début de la fin



La Citadelle était étrangement calme, ce matin. Presque la moitié de sa population avait été drainée par les nombreuses tâches administratives et militaires dans le monde du dessus. Mais sa garde, dirigée par Adjack en personne n'avaient pas dégénéré pour autant, et le cœur du makaï était toujours aussi inexpugnable. Les patrouilles zébraient les cieux et inspectaient les rues à intervalles réguliers, et pour ce qui était des sortilèges qui renforçaient les muraille, Uranie venait de les inspecter elle-même. Cela aurait été assez long et ennuyeux, même sans savoir à l'avance que tout serait en ordre. Évidemment que tout était en ordre. Personne n'avait attaqué la citadelle depuis le règne de Dabra. Enfin, depuis l'extérieur au moins, se corrigea-t-elle en se remémorant l'épisode des makaïoshins. Aussi savourait-elle son repos bien mérité, au fin fond de la bibliothèque, là où personne ne viendrait la déranger.
Son exploration des défenses souterraines de la citadelle l'avait faite trébucher sur un recoin jusque-là inconnu de la bibliothèque. Il était rempli de livres anciens tombant en poussière et écrits dans des dialectes oubliés. Le paradis.
Elle écumait cette section depuis trois heures, stockant dans des sacs scellés les ouvrages qui nécessitaient une rénovation avant d'être lus. Les sortilèges de préservation de l'époque n'étaient pas du tout au point. Elle soupira ordonnant à un de ses familiers de soulever un énième grimoire probablement plus lourd qu'elle, quand une feuille de papiers s'en échappa. C'était du parchemin, mais étonnamment bien préservé. Sa curiosité piquée au vif, la sorcière s'en empara immédiatement. Quelqu'n avait caché une note ici, il y a une éternité. Les mots, griffonnés à la hâte, étaient à peine lisibles, mais Uranie était habituée à l'exercice et s'habitua vite à l’écriture.


Ceci est ma dernière lettre, car mon testament ne sera jamais lu, mon héritage sera défiguré, et mon histoire sera réécrite. C'est un châtiment que j'ai attiré sur moi pour les deux plus infâmes crimes qu'un homme et un roi puissent commettre. Par désespoir ou par faiblesse, je ne le sais même plus. Je ne peux plus jeter un regard sur mon passé avec une quelque certitude que ce soit. Étais-je aveuglé par l'avidité, par la peur de voir mon peuple exterminé, par la colère envers mon frère et moi-même, qui échouions alors à le sauver ? Ou est-ce la vile magie des makaïoshins qui a assombri mon esprit ?
Le châtiment arrive. Je le sais, au fond de moi même. Le souvenir s'était effacé pendant tant d'années, mais il revient lentement. Mon créateur est là, il vient pour défaire la malédiction que j'ai jeté sur mon royaume et je doute que même lui y parvienne.
Je le devine terriblement puissant, mais affaibli. Il vient, s'impose de nouveau à mon esprit alors qu'il quitte sa retraite pour me punir.

Je le mérite. Je le mérite mille mois.
Je mérite la mort pour avoir tué mon frère.
Je mérite l'oubli pour avoir vendu mon peuple aux dieux noirs, et accepté de souiller leurs âmes à jamais.

Moi, Gilgamesh, premier roi du makaï, recevrai la mort avec soulagement.

Puisse le souvenir de mes actes s'effacer à jamais.



Paralysée, Uranie perçut un son de pas derrière elle et lâcha brusquement le parchemin. La révélation saturait son intellect qui peinait à déterminer la conduite à suivre. Que faire de ce document ? Le cacher pouvait être aussi dangereux que de le révéler. S'il était authentifié, il encrasserait irrémédiablement la légitimité de la lignée royale. Mais détruire un tel document ? Pouvait-elle seulement le faire ?
Elle se retourna brusquement dans la lumière vacillante des familiers.
Adjack se tenait là, dans son uniforme, tenant une lampe dans la main droite. Elle semblait aussi perturbée que son aura.

    - Je t'ai cherchée partout. Tu vas bien ?
La sorcière se déplaça sur le parchemin, pour empêcher qu'Adjack n'y jette un seul coup d’œil, dans le cas improbable où elle saurait déchiffrer ce dialecte.

    - Ha, non, rien de particulier... Je triais juste quelques livres.
La capitaine des gardes de la Citadelle la dépassa, se pencha sur la table et parcourut les différents ouvrages qui y reposaient, à peine intéressée. Autre chose la préoccupait, et Uranie était presque certaine que ce n'était pas la note qu'elle cachait sous son talon. Adjack s'était rapprochée, et Uranie sentit une autre chose poindre dans son aura.

Hostilité.

Ce fut la toute dernière pensée cohérente à traverser son esprit. Une demie-seconde plus tard, sa boite crânienne avait explosé sous le poing de la guerrière, et les lambeaux de sa cervelle sanguinolente chutaient au sol, noyant la lettre de Gilgamesh dans les fluides vitaux.
Grave, la meurtrière s'essuya les mains dans la robe de sa victime et quitta la salle avec empressement.


*******

Ils étaient quinze. Adjack serait la seizième. Comme prévu, ils s'étaient infiltrés dans la Citadelle, maintenant que la seule personne à même de les détecter gisait dans son sang au plus profond de la bibliothèque. Ils ressemblaient à des momies, enroulés qu'ils étaient dans plusieurs couches d'étoffe enchantée masquant leurs kis. Sans les voir, elle devinait les entrelacs de tatouages qui leur offrirait au moins une forme de protection contre le nécromancien.
La dernière heure de ce monstre avait sonné. Il avait peut-être corrompu la reine et la plupart des nobles, mais le makaï se souvenait, et n'accepterait jamais ce mage comme maître.

Eden était calme, aujourd'hui. Adjack avait sélectionné des gardes de confiance, qui n'avaient pas plus d'affection qu'elle pour le nécromancien. En moins d'un siècle, il avait défiguré un royaume cent fois millénaire. Les rues voyaient un mort pour cinq vivants. Les guerriers se cachaient pendant que les corps désacralisés de leurs ancêtres combattaient pour eux, et les marchands s'engraissaient sur le labeur d'esclaves tués il y a longtemps par des tâches d'autant plus éreintantes que leurs vies, remplaçables, avaient perdu toute valeur. Des dragons domestiques montaient la garde dans des avant-postes aux quatre coins du royaume et combattaient leurs cousins sauvages, pendant que des seigneurs régents décadents se noyaient dans le stupre.
Cela devait finir. Rien ne pouvait justifier une telle dégénérescence.

Les insurgés se défirent de leurs camouflages. Le combat serait bien assez difficile sans rien pour les encombrer, et ils auraient besoin de toute leur agilité pour esquiver les redoutables flammes noires.

Ellac état parmi eux, sans surprise. Même camouflée par le tissu il était impossible de se méprendre sa silhouette pour une autre. Adjack ne l'avait jamais vu si sérieux et déterminé. Sa résurrection était une tâche sur son honneur que seule la mort du nécromancien saurait laver. Il avait amené le plus puissant de ses fils avec lui : Bleda. Une force de la nature, qui, sans la transformation à laquelle Ellac avait accès, aurait surpassé son père en tout point au combat. Il était gigantesque, aussi gras que musclé, et avait remporté haut la main toutes les épreuves de forces auxquelles on l'avait opposé. Mais pour ce combat-ci, la taille était un désavantage, et sa constitution ne lui serait d'aucune utilité : le corps à corps était hors-de-question face au toucher mortel du nécromancien.

Il faudrait aller vite, esquiver tout ce qu'il serait possible d'esquiver (impossible de prévoir ce que le mage leur réservait), et oblitérer leur ennemi sous une pluie de kikohas avant qu'il ne puisse incanter de sort trop dangereux. Tout le monde ici le savait, ils s'étaient longuement préparés pour cet engagement.

Adjack fit signe aux deux gardes complices qui surveillaient la geôle du nécromancien, et ils s'alignèrent derrière elle, pendant que les guerriers tribaux se rangeaient hors de vue, mais prêts à frapper en un instant. Ellac se tenait en arrière pour intervenir en renfort, et Bleda restait à droite de la porte, d'où il déchargerait l'une de ses puissantes attaques de ki. Sans qu'on puisse d'aucune manière parler de « point faible », le nécromancien y était infiniment plus vulnérable qu'aux sortilèges où aux attaques physiques.
La bâtarde royale prit une grande inspiration, échangea un long regard avec Ellac, et déverrouilla la porte.

Abel était là, dans sa cellule aménagée en suite luxueuse. Il était allongé sur son lit, torse nu, en train de lire un livre (un recueil de légendes, pour ce qu'elle en distinguait). À peine eut-elle ouvert, qu'il descendit du lit, le livre toujours en main, l'air surpris.

Bonjour Adjack. Qu'est-ce qu'il se passe ?

Elle hésita une demie seconde devant l'air innocent du mage. N'avait-il vraiment rien... ?

Mangé ?

La corbeille de fruits sur son étagère était encore pleine. Le cerveau d'Adjack passa en mode combat, et raisonna à toute vitesse. Le panier débordait de fruits juteux. Or, on la lui avait apportée pas loin de deux heures auparavant. S'il y avait bien une chose dont Adjack soit absolument certaine au sujet d'Abel, c'était que, désœuvré, il était incapable de contrôler son appétit pour les fruits frais.
Il avait été très occupé pendant ces deux heures.

Le temps reprit son cours, et Ajack ne le laissa pas finir son pas. Elle se jeta à droite, souleva Bleda, et le plaqua de toutes ses forces contre l'ouverture béante de la porte. Juste à temps. Déjà, une tornade de flammes noires s'échappait du corps du faux Abel, et furent contenues de justesse par le corps immense du fils d'Ellac. Les muscles tendus, elle tint encore une longue minute après que le son des flammes se soit éteint. À raison : une deuxième salve, exactement aussi puissante que la première, frappa de nouveau quand elle s'apprêtait à lâcher.

Le silence s'était fait à nouveau dans Eden. Les insurgés, nerveux, scrutaient chaque ombre et se rapprochaient instinctivement les uns des autres, oubliant que cela les rendait d'autant plus vulnérables aux attaques du mage. Mais iln'était pas là. Sinon, il aurait profité de l'effet de surprise pour frapper, et aucun d'entre eux ne serait encore en vie.
Adjack réfléchissait à toute allure : où ?

*******


Panka détecta l'alarme déclenchée par la porte d'Eden, et quitta brusquement son bureau pour tomber nez à nez avec son père. Il était là, adossé près de la porte de la chambre, comme s'il attendait son attention depuis plusieurs minutes. C'était sans doute le cas. La princesse vérifia que les gardes postés à sa porte étaient bien vivants, et ne fut qu'à moitié soulagée de constater que oui.
Il pouvait s'échapper quand il le voulait depuis le tout début. Ses pires craintes devenaient réalité. Elle avait cru entraver son père, surpasser cette figure invincible qui la manipulait (elle en était sûre) pour quelque plan machiavélique qu'elle ne pouvait déchiffrer. Mais cela n'avait été qu'une illusion : elle n'avait pas le pouvoir de l'arrêter. Personne dans tout le royaume ne l'avait. Ses plans n'avaient même pas été ralentis par son emprisonnement.
Une boule d'angoisse lui remontait dans la gorge, même si elle savait qu'il ne comptait pas lui faire de mal (du moins, pour l'instant). Elle était une mouche prise dans une toile, et se débattre n'apportait qu'une illusion fugace de liberté. Tout le monde était piégé : elle, sa mère, tout le royaume...

Un jeune homme se tenait dans la salle. Un sorcier, elle le devina instantanément, tant à son apparence qu'à son aura. Son père avait caché sa présence... Ou bien s'était-il caché lui-même ? S'il était bien son apprenti, c'était parfaitement possible.
Combien avait-il d'agents agissant en son nom au sein du Makaï, exactement ?

Celui-ci transportait un genre de terrarium sur un harnais. Elle distinguait les petites formes noires des insectes prisonniers de l'instable cage de fer. Mal assuré, il s'appliquait à ne pas faire basculer son fardeau sans jamais oser croiser le regard de la princesse.

    - Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, il y a une rébellion en cours. Ellac et Adjack ont fait ami-ami, on dirait. Et ils étaient bien partis pour essayer de me tuer.

    - Et vous n'avez pas eu de mal à leur échapper. Problème réglé ?
Elle n'avait aucune envie d'entrer dans son jeu. Abel soupira.

    - Ce sera réglé quand nous serons tous les deux en sécurité. Suis-moi, nous allons retrouver ta mère et...

    - Nous ? C'est ton problème ! Ils n’oseront jamais lever la main sur moi.

    - Possible... Tu prends le pari ?
La délégation renégate avait franchi le premier mur de la citadelle, Panka pouvait les détecter alors qu'il fonçaient vers ses appartements. Elle hésita encore quelques secondes avant d’emboîter le pas à son père, à travers le portail qu'il venait d'ouvrir vers l'Arène.


*******


Le gigantesque dragon écarlate envoya sa victime flasque et désarticulée s'écraser à plusieurs centaines de mètres. Le corps tordu et voûté du vampire sauvage semblait encore plus inhumain que lorsqu'il avait commencé son combat contre Dracula. Ce qui était un exploit en soi, remarqua Lestat. Comme ses frères exilés avaient dégénéré ! Cette lignée n'avait jamais accepté les enseignements du prophète, et avaient orienté leur culte du seigneur des ténèbres dans une toute autre direction : ils tentaient de générer le vampire ultime par toute sorte de croisements et d'expériences immondes. À leur décharge, celui-ci avait tenu dix bonnes minutes contre la forme draconique de Dracula, ce dont même Lestat aurait été parfaitement incapable.

Les mains dans les poches, il se contentait d'observer les combats depuis une heure environs. Il n'y avait pas grand-chose à faire : les différents clans de vampires strigoi n'attaquaient que l'adversaire le plus puissant, essayant (sans succès) de prouver la supériorité de leur programme d'amélioration. Lestat avait une sorte d'affection pour cette bande de barjots. Isolationnistes à l'extrême, les strigoi toléraient à peine les autres clans et attaquaient à vue tout le reste, y compris les autres lignées de vampires pour « préserver leur pureté et leurs secrets ». Tous les deux cent ans environs, un clan parvenait à créer « l'héritier ultime », un strigoi particulièrement puissant habité de visions qui partait à l'assaut du vaste monde, persuadé d'être la réincarnation du nécromancien. Ils devenaient insupportables, à ces moments-là, attaquant ouvertement toutes les planètes à la portée de leurs quelques vaisseaux primitifs, cherchant même à asservir les autres clans de vampires. C'était l'une de ces périodes d'agression qui avait la première fois attiré l'attention de Taris sur leurs communautés, avec les conséquences néfastes connues de tous...
Leur haine réciproque du monde entier les avait enfermés dans le seul endroit où même les démons du froid ne viendraient pas les chercher : Locra, la planète morte, lieu mythique qui avait vu la mort d'Abel Alazrhad et la naissance du nécromancien.

Rien ne vivait, ici. Pas d'arbres, pas de plantes, même pas de bactéries. Loin dans le ciel, des torches de flammes noires zébraient les nuages et, lors d'un mouvement trop brusque, on pouvait les susciter jusqu'à la surface.
En vérité, elles englobaient la planète entière et il était impossible de les en éloigner.

À une époque lointaine, un démon du froid avait tenté de résoudre le problème posé par Locra en la détruisant purement et simplement depuis l'espace, mais la physiologie surhumaine des strigoi avait tenu le choc, et, prospérant comme des cafards sur les îlots de roc et de magma, ils avaient profité de la nouvelle profusion d'éléments radioactifs à la surface pour synthétiser en masse les catalyseurs magiques nécessaires à leur survie. Leur population avait alors connu une explosion. Depuis ce jour là, les démons du froid avaient cessé d'essayer de régler le problème, de peur de l'aggraver encore.

En la présence d'un individu capable de repousser les assauts soutenus des strigoi, Locra devenait effectivement l'endroit le plus sûr de la galaxie pour une bande de vampires en cavale. Le seul véritable obstacle à leur installation était l'absence totale de sang frais (celui des autres vampires était notoirement impropre à la consommation, à moins de vouloir finir aussi hideux et dégénéré qu'un strigoi). Par chance, ils avaient rapidement débusqué une tanière, exterminé ses habitants, et pris possession de leurs réserves de poussière stellaire irradiée. Ça ne valait absolument pas une bonne pinte de sang, mais cela leur permettrait de survivre le temps de quitter les lieux. Sally, leur nouvelle recrue, était toujours comateuse et se reposait dans un lit. Sa transformation remontait à un mois, mais entre le voyage en vaisseau spatial et son nouveau régime à base de poussière, il fallait s'attendre à ce qu'elle mette du temps à s'adapter. Lestat avait même peur qu'elle en garde des séquelles irréversibles. Il soupçonnait le régime alimentaire des strigoi d'être à l'origine de leur relative faiblesse malgré leurs perpétuelles tentatives d'amélioration.

Une quinzaine de vampires supplémentaires venaient d'engager le combat contre Dracula. Une dizaine, après que le patriarche ait fait parler son souffle enflammé. Après la trentième fois, le spectacle devenait lassant. Sally étant inactive, Lestat tourna la tête vers les deux derniers membres de leur groupe.
Deux jeunes filles, du moins en apparence. Pour des vampires, soixante-douze et soixante-neuf ans en faisaient au mieux des adolescentes, mais leur âge n'avait pas été la raison pour laquelle Lestat était allé chercher ces deux sœurs. Premièrement, elles étaient des vagabondes non affiliées, et étaient passées sous les radars lors de la purge de Taris. Deuxièmement, Remilia et Flandre étaient de véritables petits prodiges de l'informatique, des hackeuses de génie qui se servaient de leurs talents à la fois pour masquer leurs traces et pour gagner leurs vies dans le monde merveilleux de la cyber-criminalité. Lestat devait la réussite de plus d'une mission à ce duo de choc, et il leur faisait entièrement confiance pour l'opération à venir.
Depuis plusieurs jours déjà elles s'échinaient à connecter un énorme appareillage de câbles, de processeurs et d'antennes à une série de pentagrammes et de décoctions magiques préparées par Dracula. D'après ce que Lestat avait compris, les plans fournis par le prophète faisaient référence à des pièces dont la production avait cessé depuis des siècles, à un type de processeur qui leur était complètement inconnu, et requérait une précision extrême dans le nombre et la position des branchements, qui ne devaient en aucun cas se croiser.
Entre ça, le régime à base de poussière et l'ambiance pesante de Locra, il aurait été exagéré de dire que les deux sœurs avaient apprécié l'excursion. Mais même si Lestat leur avait laissé le choix (ce qu'il n'avait pas fait), les deux vagabondes comprenaient l'importance de leur mission et auraient accepté.

Le seigneur des ténèbres était de retour. Lestat avait la chair de poule dès que cette pensée lui traversait l'esprit. Il serait là pour le voir, l'événement dont toutes les générations avant lui avaient rêvé.
Flandre et Remilia avaient arrêté de batailler avec leur cables, et fixaient un point derrière lui, bouches bées.

    - Au revoir, Matsu ! N'oublie pas tes exercices !
Le portail se referma, sans que Lestat ne l'ai entendu s'ouvrir. Il était là, un démon femelle à sa droite l'escortait, mais Lestat ne lui accorda pas un regard. Il cherchait à imprimer à jamais dans son esprit cette silhouette, ces vêtements dorés, ces yeux ambrés et ce sourire déterminé. Il ne cilla pas quand le son tonitruant du terrarium brisé atteignit ses oreilles, ni quand des milliers de petites âmes brillantes le quittèrent pour s'accumuler sur la paume du nécromancien.

    - Bien, je vois que tout est en place. Peut-on commencer ?

    - Pas tout à fait. Elles ont besoin d'un peu de temps.
Dracula venait de reprendre la forme humaine, et son long manteau de cuir était encore dégoulinant de sang coagulé. Il reçut l'expression désappointé de son maître avec un visage de pierre, avant de reprendre :

    - Mais sans les strigoi pour nous déranger, ce ne sera qu'une question de minutes.


*******


Sheol.

Une effroyable preuve de la cruauté sans limite dont pouvait faire preuve le Lion.

Ce monde toute entier était un abîme. Chaque recoin était tranchant, noir, pentu. Toutes les lignes convergeaient vers le même destin funèbre, vers le même trou sans fond. C'était un piège cruel, qui condamnait ses victimes à une agonie interminable, et dont les dents impitoyables, aussi bien réelles qu'éthérées, ne cédaient à leurs proies une illusion de liberté qu'au prix d' une grande douleur. Non pas que la souffrance soit évitable, ici : à vouloir l'atténuer par l'immobilité, on ne faisait que susciter l'angoisse propre à la proie passive.
Piégés dans une chute perpétuelle vers le fond inexistant de ce gouffre infini, une horde d'archéens bannis pleuraient leur désespoir et leur regret. Chacun d'entre eux avait trahi le Lion, et avait tourné son allégeance vers les mages. Une erreur qu'ils avaient eu tout le loisir de regretter au cours des millénaires.
Leurs lamentations, unies, distordaient encore plus cet univers chaotique. C'était un chœur cacophonique qui imprimait son calvaire par une foule de moyens seulement accessibles à des êtres libérés des contraintes de la matière. Sheol était l'enfer ultime à double titre : à la fois par sa construction et par ses occupants. Mais le plus terrible des occupants était silencieux, lui.
Le Lionceau, comme on l'avait appelé longtemps. Mais ce nom réducteur avait vite semblé hors de propos pour ce qui avait été la seconde créature la plus crainte de l'ancien monde. L'archéen était la toute première création du Lion. Le premier exemple connu d'un membre de son espèce capable d'engendrer une progéniture.

Deux Singularités. C'était inouï. L'univers avait mué à deux reprises, et IL s'était accroché, comme un parasite trop implanté pour disparaître, IL avait planté ses griffes et n'avait pas lâché la carcasse universelle. Chaque fois, IL avait changé. Peut-être était-ce pour cela qu'IL ne parvenait plus à contenir SA présence, qu'IL était si brutal, si... Si stupide.
IL s'en était forcément rendu compte, et le lionceau était de toute évidence une tentative de concevoir une créature à sa hauteur, mais privée de ses défauts. Aussi puissant que son géniteur, mais considérablement plus subtil, capable d'adopter une forme physique ou éthérée à loisir, de se manifester sans conséquence pour ses prochains, il avait été doté d'une intelligence sournoise et plus acérée que celle de n'importe quel mortel dont Bellica ait eu connaissance.
Il avait été rebaptisé Sheïtan, et le monde avait tremblé devant lui. Irradiant de puissance, il s'était cru capable de vaincre son père. Lors de la chute, il avait pris le parti des mages et défié le Lion dans un combat qui avait fait trembler le firmament.

Mais Sheïtan avait perdu. Au final, rien même le Lion ne pouvait pas concevoir de créature capable de LE surpasser. Sheïtan avait chuté, foudroyé, et avait emporté dans sa chute tous les archéens qui l'avaient suivi dans sa rébellion. Dans sa fureur, le Lion était parvenu à arracher son âme sans le tuer, et avait projeté la carcasse mutilées dans l'abîme. En temps voulu, chacun des archéens renégats l'y avaient rejoint, à l'exception de Lucifer, et d'Azazaël.
Et maintenant, tout au fond de cette prison affreuse, l'ombre du déchu se tenait, prostrée, transpercée par une douleur insurmontable et incurable : il avait été séparé de son âme, de sa flamme, de son soi véritable. Jadis si puissant, il n'était à présent guère plus qu'une pelote de souffrance et de regrets, effacée et imbécile ; son esprit incapable de prononcer la volonté de briser en miettes cette prison sous-dimensionnée. Car aucune prison d'aucune sorte n'aurait pu contenir Sheïtan au sommet de sa puissance.
Oh, comme les puissants avaient chuté.

Bellica avait pitié, en vérité. Foulant de ses sabots la pierre cruelle de Sheol, elle égarait son regard vers ces murs torturés, ces parois impossibles qui se refermaient partout à la foi. Quelques archéens rendus fous par l'isolement de jetaient sur elle, et elle prenait garde à ne pas les tuer en les repoussant : le Lion s'en offenserait.
De plus, elle était venue pour parler à l'un d'entre eux.

Il était déjà là. Le sol sous elle s'était enfoncé de plusieurs mètres, alors que les bords du cratère nouvellement formés se relevaient, formant une gueule grimaçante et acérée dont les crocs se dessinaient petit à petit. Bellica ne leur en laissa pas le temps. Trois gestes de sa part, et le visage de pierre qui l'encerclait se fissura en de multiples points avant de tomber en poussière. La seconde attaque partait déjà : l'air, au-dessus d'elle, avait pris la forme d'une tornade figée. Ses dimensions croissaient de seconde en seconde, alors que des bris de roche tranchante s'ajoutaient au tourbillon.
Bellica ne se laissa pas déconcentrer, et tua d'une autre impulsion les tentacules acérés qui jaillissaient de la pierre autours d'elle pour saisir ses chevilles. La tornade se dressa, comme une lance levée par un chasseur invisible, mais avant que le coup ne soit porté, une troisième impulsion de Bellica avait éclaté l'avatar de l'archéen. Il y eut un moment de calme, durant lequel Bellica sonda chaque plan, attentive à la prochaine tentative d'agression de la part de l'archéen, mais elle ne vint pas. À la place, un monticule de pierre éclatée prit lentement la forme d'un masque grimaçant et inhumain, qui s'anima pour articuler une phrase. Sa voix était comme celle d'une caverne.

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Elle dévisagea lentement ce masque, qui n'avait rien à voir avec la chose qui lui parlait. Dire qu'il n'avait pas de corps serait inexact : tout était son corps, et elle sentait les courants puissants qui tentaient de façonner sa chair son sang et ses os comme ils façonnaient la pierre et le sable auxquels elle répondit. Il lui fallait bien quelque chose à fixer, même si elle avait conscience de son interlocuteur tout autours d'elle.

    - Léviathan. La Singularité approche.
Le sol trembla, comme parcouru d'une vague, et des flammes dansèrent dans la poussière noire. Partout autours, les archéens inférieurs reculèrent devant le trouble de Léviathan, comme des rats qui, voyant un éléphant indisposé, fuient le lieu de sa chute potentielle. Il était véritablement immense. Assez pour avoir encaissé sans broncher trois des attaques de Bellica. Chaque choc avait creusé un trou monumental dans son aura, mais c'était une perturbation mineure et temporaire pour celui-qui-n'a-pas-de-forme.
Il était même trop immense pour que l'Abîme le contienne entièrement. Une partie de l'archéen dépassait encore de cette bulle immonde, et c'était tout ce qui lui avait évité d'atteindre le même degré de dégénérescence que ses confrères.

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Le mage contempla de tous ses sens le tableau aux infinies facettes qui s'étendait devant elle. Cela en avait-il valu tous les sacrifices, au final ? Cette abomination était-elle rachetée par les infinies étendues de splendeurs de l'ancien monde ?

    - Non... IL vous a condamné pour l'éternité. Toi, les autres, Sheïtan...
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Bellica se tu. Pourquoi était-elle descendue ici ? Quels souvenirs, quelles culpabilités, quelles loyautés enfouies avait-elle cherché à faire taire ? Il n'y avait rien pour elle ici, à part des fantômes et des regrets.
Bientôt, il en serait de même pour l'Arène.

Les murs de l'abîme furent pris d'un tremblement formidable et, un instant, Bellica vu le prédateur sans nombre ni visage qui pressait, par-delà le voile. À travers ses sens surhumains, elle sentait qu'on avait retiré un pilier à l'univers. Quelque chose manquait, et tout commençait à s'effondre, lentement. Comme si quelqu'un avait ouvert un siphon sous l'océan.
L'ancien monde se vidait de sa substance. Un trou était apparu, qui avalait tout et qui s'élargissait sans arrêt. C'était invisible, pour l'instant, mais cela grandirait, elle se sentait.

La Singularité. Elle entendit un rire caverneux, qui faisait trembler l'abîme tout entier et un peu au-delà. Témoin du compte à rebours vers son annihilation, Leviathan exultait.

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Le mage n'avait plus aucune raison de rester ici. Elle se leva, creusa un passage vers son palais et répliqua, avec un dernier regard derrière son épaule.

    - Ne compte pas là-dessus. Et ton supplice est loin d'être fini.


********


    - C'est elle.
Goujin s'était contenté d'énoncer un fait, sans témoigner de la moindre marque d'hésitation alors que l'intégralité de l'armée terrienne était restée figée de terreur.

    - Elle a amené une arme.
Évidence. Mais il était le seul à ne pas rester figé de terreur devant ce qu'il percevait, sur l'astre pâle qui les surplombait depuis le ciel étoilé. Les énergies maléfiques d'une armée de démons infinies, indistinguables les unes des autres tant ils étaient nombreux et puissants luisaient depuis des semaines maintenant, mais ce qui venait d'apparaître les faisait toutes taire, comme le soleil levant occupe impitoyablement tous les sièges du firmament.

Un soleil noir de ki brut, qui étendait ses tentacules maléfiques tout autours de lui. Il était aveuglant. Quelque part à la gauche de Son Goujin, Kaïoshin reprit sa contenance, balbutiant.

    « Je ne pourrai pas m'en approcher... »
C'était un anathème à l'existence du dieu. À sa proximité, on sentait un monde qui reculait et un autre qui prenait sa place.

Goujin jeta un rapide coup d’œil à leur assemblée. En retirant Kaïoshin, la défense dépendrait entièrement de Boo et des trois seuls super-sayens de niveau trois à leur disposition. Il s'étaient figurés largement au-dessus de ce que les démons pouvaient déployer (d'autant plus que ces derniers n'avaient accès à des données sur cette transformation que via le support peu coopératif de l'empire galactique), mais cette arme et la perte de Kaïoshin risquait de changer la donne.
Kyra, Zakriel, Boo et lui-même. Ils seraient quatre à défendre la terre, et les autres feraient ce qu'ils pourraient pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre.
Qui seraient les champions, dans l'autre camp ? Ceux qui compteraient vraiment dans l'affrontement ? Baphasi, pour sûr, était la principale. Et il lui semblait avoir perçu des individus tout à fait exceptionnels parmi la foule de puissances qui se bousculaient sur le satellite. Les « seigneurs régents », lui avait-on indiqué. Mais il y avait autre chose à coup sûr. Goujin avait reçu des rapports faisant état de créatures singulières craintes même par les démons, et qui n'en répondaient qu'à la reine. Même à cette distance, il parvenait à distinguer leurs auras tordues qui se distinguaient de la marée de kis concentrés arpentant la surface de lune.
Droit, dans son uniforme, il fixait l'astre, rendant le regard que lui lançait, il se l'imaginait, Baphasi depuis la lune. La voilà sa raison d'être. Son Freezer, son Cell, son Boo. Il ne l'avait jamais vue, mais il se la figurait féroce, immense et redoutable. Crépitante d'énergie maléfique et absolument invincible. Elle balayerait tout devant elle, et même lui, Son Goujin, infiniment plus fort que ses frères, risquerait la mort dans leur confrontation. Peut-être mourrait-il même en l'emportant avec lui ? Ce serait la mort la plus grandiose à laquelle il puisse prétendre. Il pourrait poser les pieds sur le sol du paradis et regarder Son Goku droit dans les yeux, d'égal à égal, ayant enduré comme lui l'ultime sacrifice pour sauver la terre d'une menace absolue.

Oui. Ce moment était grandiose et rien n'avait le droit de le gâcher.

Tout à son extase, il ne remarquait même pas les mines terrifiées et farouches qui l'entouraient. Une seule autre personne souriait, mais il fallut qu'elle déchaînât une tempête de lumière dorée pour qu'il la remarque.

Kyra, parée de ses flammes de super-sayenne de niveau trois, rayonnait, arrogante.

    - Bon, on ne va pas y passer la journée, si ?
C'était un monstrueux brasier de ki qui ridiculisait le tapis de bougies à la surface de la lune. Le corps replié, fixant la lune avec un sourire sûr, elle prépara une technique avec laquelle tous ici n'étaient que trop familier.

    Ka...
Le sol se mit à trembler, , alors que les éclairs qui dansaient autours de Kyra redoublaient d'intensité. Les humains détalèrent de la zone à toute allure, n'ayant aucune envie d'être piégés dans la marée de ki en préparation.

    Me.. Ha... Me...
L'aura était aveuglante, à présent, et englobait toute leur armée. Goujin était furieux. Il échangea un regard avec C17, puis avec Piccolo, et constata que les deux combattants condamnaient eux aussi l'initiative.
L'idiote ! Elle allait tout précipiter et ruiner leurs plans.
Mais intervenir maintenant ne servirait à rien. Il ravala sa fierté et estima le ki dégagé.
...

Était-elle plus puissante que lui ? C'était difficile à estimer, à ce niveau. L'idée qu'elle puisse le surpasser en s'étant tellement moins entraînée, en ayant consacré tellement moins d'effort et de volonté que lui dans ce conflit, le faisait trembler de rage.

    HA !!!
Et, dans un vacarme de fin du monde, la colonne de ki destructeur quitta les mains de Kyra et torpilla vers la lune.



******


Le kamehameha, pour toute sa vitesse, semblait paresseusement lent depuis la lune. Il leur restait plusieurs minutes avant qu'il ne les percute, estima Baphasi. Elle avait aussi une bien meilleure idée de la puissance réelle des super-sayens. C'était en effet conforme à ses estimations, et elle avait bien fait d'emmener son atout.

La reine du makaï s'avança sur la terrasse de son palais de campagne, comme si aucune décharge de ki surpuissante n'était sur le point de les annihiler. Les armées unifiées de onze cités et des désolations s'alignaient devant elle. Soixante mille démons, parmi les plus redoutables que le makaï ait à offrir. Des lignes et des lignes de princes en armures rutilantes, de sorciers sages et puissants couverts de runes et de parchemins, de gardes forts et dévoués, leurs muscles puissants saillants sous leurs uniformes, de féroces bêtes de guerre à peine domptées, de berserks tatoués, de vagabonds légendaires rappelés par quelque serment d’allégeance. Et devant eux, menant chaque ost, les seigneurs régents flanqués par leurs nobles les plus prestigieux, et les dizaines de chefs de tribus qui avaient échoué à trouver un seul leader. Une force d'élite de cent cinquante individus, chacun capable de triompher d'une armée.
Ils étaient magnifiques. Une bouffée de fierté l'envahit, mais elle n'en laissa rien transparaître. Le kamehameha n'était plus loin, et un frisson de panique parcourait les rangs. Ces sayens étaient tellement puissants ! En s'alliant tous, ils avaient peut-être de quoi arrêter l'attaque, mais en lancer le signal serait défier l'autorité suprême de la reine. Ils n'osaient pas bouger.
Ils avaient encore plus peur d'elle que de la menace palpable et imminente qui torpillait vers eux. Excellent. Cette fois-ci, elle s'autorisa un sourire carnassier.

Elle se tourna vers Nordis, à sa gauche, aussi silencieux que les quatre gardes dont il était flanqué. Il était ridicule, dans son imposante armure de cérémonie, tellement épaisse et peu pratique comparée à l'assortiment léger de plaques que Baphasi gardait sur elle. Elle avait négligé le port d'un casque pour mettre en avant la couronne neuve qui ceignait son front. Personne n'avait pu manquer l'imposante pierre noir nuit qui veillait, comme un troisième œil, sur son front.
Nordis était lugubre, encadré par Ladra et cinq combattants d'élite, chacun capable de le massacrer sans effort.

Ladra ne souriait pas, bien sûr, mais, aurait-elle été plus ouverte, elle l'aurait certainement fait. À la droite de Baphasi, la bande des oubliés. Ou du moins, ceux qui avaient consenti à la suivre. À l'exception d'elle-même, ils représentaient les individus les plus susceptibles d'abattre un super-sayen du niveau de celui qui venait d'attaquer. Même eux étaient anxieux.
Tant mieux. Elle était la seule à rester parfaitement confiante.

Le kikoha était sur le point de les atteindre. Avant que qui que ce soit n'ait le temps de réagir, elle prit la parole.

    - Peuple du Makaï ! Ce jour est celui de la dernière bataille ! Ce jour est celui où moi, Baphasi, deviens la première reine des deux mondes.
Et, alors que la lumière du kikoha inondait son armée, elle tendit la main et invoqua d'un des sceaux d'interdiction démoniaque. À moitié, seulement. La demie-sphère noire et bardée de chaînes, immobilisée dans le vide, engloutit l'intégralité de la fusée de ki, et, insensible à son pouvoir destructeur, se contenta de la voir glisser, inoffensive, sur ses parois.
Pas un bruit dans l'assemblée, à part le rugissement du kamehameha que la reine avait, sans le moindre effort, renvoyé à l'expéditeur.

Le kamehameha avait été dispersé en des centaines d'attaques bien moins puissantes, mais toutes capables de détruire la planète, et qui convergeaient unanimement vers la terre. Baphasi pouvait sentir les terriens se disperser pour les arrêter.
Elle aboya un unique ordre, et fonça à la poursuite d'un des kikohas, celui que la tireuse tenterait d'intercepter. À sa suite, le formidable ost du Makaï s'ébranla, chaque détachement dirigé vers sa proie personnelle.


********

L'immense croiseur doré quitta l'hyperespace. Harnaché sur son dos, le petit vaisseau de reconnaissance qui l'avait tracté jusqu'ici tant bien que mal défit lentement ses attaches, et se sépara de l'antique machine.

    - Tu es sûr que ça ira ?
Mi Amore, lui revenait inquiète, même déformée par le micro. Ils avaient de la chance que les communications fonctionnent toujours dans le croiseur.

    - Bien sûr que non. Mais si tu fais seulement référence à moi, alors oui. Ce vaisseau est imprenable.
S'il est imprenable, alors comment est-ce que le grand noblesang est entré, il y a deux cent ans ?
Mais la princesse n'avait pas besoin de le savoir. Cette tête de mule pourrait bien insister pour rester avec lui, et ce vaisseau n'était pas sûr pour qui que ce soit. Pas pour lui, et certainement pas pour elle.
Non pas qu'il se trouve un seul endroit dans l'univers où elle soit en sécurité.

    - Nous partons. Vous vous souvenez du timing ?

    - Neuf minutes après l'envoi du signal.

    - Exactement. Vous saurez vous diriger ?

    - Nous avons fait assez de tests, Polt. Ce croiseur est encore plus agile que moi.
Il y eut un moment de malaise, et son second reprit enfin la parole

    - Faites attention à vous, chef.

    - Promis. Et vous, faites attention à lui.

    - Promis.
Et le rapide vaisseau furtif, dernier élément des forces spéciales de Nordis, quitta le système solaire pour sa nouvelle destination. Taris soupira longuement, laissa reposer l'arrière de son crâne sur le trône doré, et prit le contrôle des du croiseur doré. Une carte du système se dessina dans son esprit, avec une clarté et une efficacité qu'il savait impossible pour ses capacités cérébrales. Il comprenait les distances interplanétaires, parvenait à les estimer, à jouer avec comme s'il avait grandi avec ces unités. Il pouvait distinguer chaque corps spatial : le soleil, bien sûr, mais aussi chacune des planète et leurs satellites. La terre et la lune, en particulier, brillaient dans son nouveau champ de vision, comme deux abominables jumelles, comme le monstre à deux têtes qui avait dévoré l'empire.
Taris raffermit sa prise sur les commandes, et attendit, le cœur battant à tout rompre.

Une éternité plus tard, la lune s'illumina. La bataille avait commencé depuis près de deux minutes.

Caché dans la périphérie externe du système solaire, loin hors de portée des sens des sorciers démoniaques, il activa son émetteur radio.
"Dorenavant votre rage me parviendra comme un sketch de Gad Elmaleh"
Many, 12 juin 2016


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Re: DBAF-Lamantin

Messagepar omurah le Dim Nov 12, 2017 21:56

Pour changer un peu du sempiternel omg c'est trop génial, j'aime bien l'aura que tu donnes à Gokû, il n'est pas présent, et pourtant, il l'est. Et de bien belle manière. Belle et totalement crédible. Je ne sais pas comment l'expliquer, en tout cas j'aime ce que tu en fais, surtout quand on sait que tes OS sont canon DBAF :)
Du reste, n'hésite pas à faire des chapitres plus longs hein, j'aime bien avoir du Lamantin à portée de lecture quand j'ai un peu de temps, et hier ou avant-hier j'ai eu la désagréable surprise de vouloir poursuivre ma lecture de ton dernier chapitre paru justement, pour me rendre compte que j'avais déjà tout lu


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